Dans 99 ans, cela fera 100 ans, et l’on parlera encore du tremblement de terre qui a tué un nombre inavoué d’Haïtiens et en a laissé plus de 2 millions blessés, sans abri, sans passé, sans avenir, se demandant si dans 100 autres années ils seront encore sous les tentes et Préval à la présidence.
Dans 99 ans, cela fera 100 ans que nous pleurons Régine, Tony, Max, Jeanne et les autres, 100 ans que Nicole Gré-goire, Mireille Neptune et Georges Anglade seront partis.
Dans 99 ans, cela fera 100 ans que nous continuons à ré-péter comme des automates qu’il y a 100 ans que Préval n’est pas mort, en accusant la nature, les loas guinen et le Bon Dieu d’avoir emporté les meilleurs et de nous avoir laissé un pays détruit et une bande de primaires incapables de le relever, des nullités indifférentes à la souffrance du pays : « Najé pou soti, et foutez-moi la paix! »
Dans 99 ans, cela fera 100 ans que plus de 10000 ONGs se sont emparé du pays au lendemain du 12 janvier 2010, l’ont morcelé, chacune sa part. Ils pourront alors se féliciter que de Ryswick à Vertières la France sera restée près de 2 fois moins longtemps à Saint-Domingue qu’elles-mêmes en Haïti.
Dans 99 ans, cela fera 100 ans qu’un écrivain québécois, autrefois Haïtien, a fui Haïti et ses morts sans un coup d’œil en arrière pour ceux dont les dalles de béton avaient éclaté les têtes ou brisé les membres. Motif : « Je devais rentrer chez moi, au Québec, pays de bonnes tables et de bons lits, pour témoigner. » Comme si les ruines, dont celles du Palais National, que toutes les télévisions du monde nous forçaient à regarder nuit et jour, malgré le brouillard de nos larmes, ne témoignaient pas assez éloquemment par elles-mêmes. Cet écrivain - dont les qualités d’écrivains ne sont pas ici remises en question - est devenu une ONG à lui tout seul, « l’ONG du témoignage à distance sécuritaire. » Comme les autres ONGs, elle a capitalisé sur les morts, les blessés, la misère et le courage des Haïtiens.
Dans 99 ans, cela fera 100 ans qu’un médecin (« UN MÉ-DECIN! ») québécois, autrefois Haïtien, a fui Haïti et ses malheurs pour retourner dans son beau pays de neige. Motif : « Je n’avais même pas un stéthoscope, et je ne suis pas orthopédiste. » Comme s’il fallait avoir un stéthoscope pour tenir la main de quelqu’un qui se meurt en lui parlant de tout, de rien, même de la vie après la vie, qu’on y croie ou non, en lui disant : « Courage, mon frère, je suis là. » Il serait mort heureux que quelqu’un de la qualité de ceux qui l’ont traité de « gros zòtèy » pendant plus de 200 ans l’ait appelé « mon frère ».
Ces deux ex-Haïtiens sont partis dans des avions cana-diens mis à la disposition de citoyens canadiens par le gou-vernement canadien, pendant que des Canadiens historihistoriques, Canadiens depuis 1867, ont refusé de retourner dans leur Canada natal pour rester en Haïti où les retenait leur humanité; pendant que des hommes et des femmes de Cuba, de la République Dominicaine, du Canada, de la France, de la Belgique, d’ailleurs et de plus loin encore qu’ailleurs laissaient leur confort, leurs familles, leur sécurité pour se rendre en Haïti témoigner sans honoraires de leurs solidarité avec des êtres humains en détresse.
Il n’est pas question de condamner a priori ceux qui sont partis d’Haïti à la suite du séisme. Plusieurs l’ont fait, et ils n’en sont pas moins Haïtiens ou respectables que ceux qui sont restés. Je serais peut-être parti moi aussi. Mais pour certains privilégiés le retour s’est converti en fuite parce qu’ils n’ont pas su se fermer la boîte à bêtises une fois à l’abri.
Fort heureusement cela ne se passera pas ainsi. Dans 99 ans nous continuerons certainement à pleurer Régine, To-ny, Max, Jeanne et tous les autres. Mais cela fera presque 98 ans que nous aurons repris en main le destin de notre pays; que nous aurons jeté Préval, ses acolytes, ses com-plices et certaines ONGs dans la section la plus profonde des poubelles de l’histoire; que nous aurons oublié ceux qui n’ont pas su offrir aux sinistrés l’aumône d’une pensée gratuite ou d’une présence sympathique; que le pays aura connu le bonheur de l’alternance politique sans Conseil Électoral souflantchou; qu’Haïti aura découvert les plaisirs de la discussion, des débats et des échanges dans le res-pect et la tolérance malgré les contradictions; que les Haï-tiens seront fiers de dire à haute voix qu’ils sont d’un pays libre, démocratique, souverain, qui donne à manger à sa population et qui vit en paix avec ses voisins.
Dans 99 ans, cela fera bientôt 98 ans que nous aurons commencé à bâtir la nouvelle Haïti en choisissant pour nous diriger, dès aujourd’hui en ce mois de janvier 2011, 2ème tour ou pas, une équipe de patriotes compétents, honnêtes, sérieux, aimant le pays et aimant fraternellement et solidai-rement tous les citoyens d’Haïti dans le refus de la déma-gogie qui a bloqué notre libération pendant les presque 54 dernières années (1957 – 2011) d’un tremblement de terre continu.
Je propose, conjointement avec mon collègue le professeur Joseph B. Mathieu, que dès son installation, le prochain gouvernement décrète la date du 12 janvier JOUR DE DEUIL NATIONAL en souvenir de tous les citoyens haï-tiens décédés lors de désastres naturels, en attendant que cette date soit inscrite dans la Constitution amendée. Leur souvenir nous motivera à construire le pays dont ils rê-vaient.
Henri J. Piquion
12 janvier 2011