Préval ou le facteur personnel
EDITORIAL
PORT-AU-PRINCE, 11 Mai - Le président George W. Bush semble n'avoir pas trop formalisé sur les relations de son invité avec le dirigeant du Venezuela, l'anti-américain Hugo Chavez.
Un officiel de la Maison blanche a rapporté au Miami Herald que M. Bush aurait taquiné à ce sujet son homologue haïtien, le président René Préval, mais sans dire exactement en quels termes.
Cet officiel, qui a exigé l'anonymat, en profite plus spécialement pour souligner que M. Chavez n'a pas encore entrepris la plupart de ses promesses à Haïti, tandis que les Etats-Unis, quant à eux, ont toujours tenu parole, donnant 200 millions de dollars cette année et 700 millions depuis 2004.
Le Miami Herald cite aussi des experts en questions haïtiennes à Washington selon qui le président Préval n'aurait aucune motivation idéologique ou politique, mais est simplement à la recherche des meilleures opportunités qui puissent permettre à son pays de sortir de son marasme séculaire.
Voilà donc une situation d'ordinaire des plus délicates qui trouve ici une issue on ne peut plus heureuse. Il n'y a pas longtemps que l'administration Bush elle-même semblait avoir pour devise : l'ami de mon ennemi est mon ennemi.
Mais, me direz-vous, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts de Bagdad.
Eh bien, nous n'irons pas jusque là. D'abord la Guerre froide a vécu. Le temps où, depuis le président Magloire (1950-1957) jusqu'au coup d'état du général Cédras en 1991, il suffisait d'affubler son adversaire du titre de communiste pour le forcer à l'exil.
Mais de plus, qu'est-ce que Haïti peut faire au juste pour mériter d'être ostracisée ?
Haïti n'a aujourd'hui, comme on dit chez nous, ni à vendre ni à acheter. Ceux qui n'ont pas inventé la poudre ni le canon, comme dit Sartre dans sa célèbre préface d'un livre de Frantz Fanon.
Nous n'avons pas de pétrole, comme le Venezuela, pour tenir le monde sous la menace d'un boycott énergétique.
Ni les brigades de médecins aux pieds nus de Cuba qui puissent faire craindre que nous prenions possession des hearts and minds (corps et âme) des peuples du sous-continent.
Nous n'avons plus la position stratégique qu'occupait la baie du Môle Saint Nicolas lors des deux guerres mondiales, la plus grande baie en eau profonde de la région pouvant servir d'abri aux sous-marins allemands.
Haïti ne peut rien aujourd'hui contre quiconque. Sinon la tragédie de nos réfugiés qui vont finir sous les dents des requins de la mer caraïbe. Ou nos déchets plastiques qui vont polluer jusque les plages de Montegobay et Los Ríos.
Comme chante Rodrigue Millien, quand d'autres volent en avions de combat, nous nous volons " nos loups garous. "
Voilà une première réalité qui ne peut échapper aux responsables de Washington. En un mot, la force d'Haïti aujourd'hui c'est sa faiblesse.
Mais ce n'est pas tout bien sûr. L'autre atout qui joue en faveur de M. Préval (car le facteur personnel a ici un rôle tout à fait vital) c'est sa crédibilité.
Comme nous disions dans un précédent éditorial, contrairement à de nombreux dirigeants haïtiens, René Préval n'essaie pas de jouer au plus malin, ne tourne pas indéfiniment autour du pot, ne se prend pas en un mot pour un Pic de la Mirandole.
Le Miami Herald a su bien dire : M. Préval recherche les meilleurs " deals " pour son pays. Oui, deals au sens commercial, pourquoi pas. Qui dit mieux ? N'allez pas chercher midi à quatorze heures. Il ne fait pas telle promesse à Chavez ou à Castro, puis passe par-derrière pour aller faire chanter Bush.
Haïti n'a rien. Nous sommes connus et reconnus comme le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental. Peut-on alors nous reprocher d'accepter des uns comme des autres tout ce qui peut nous être des plus utiles.
Mais à une condition : que nous soyons sérieux. Et la crédibilité ce n'est pas seulement le respect de votre parole, c'est aussi le respect de la chose publique.
En effet, réfléchissons un peu, monsieur Préval n'a rien de spécial, il n'est pas le plus brillant des présidents, pourquoi alors cela peut-il marcher avec lui et pas avec un autre ? Est-il plus courageux ? Peut-être.
Mais pourquoi tout autre avant lui ne pouvait obtenir le même résultat ? Parce que à partir des mêmes données (nous n'avons ni poudre ni canon), mais il y a le facteur personnel. Monsieur Préval ne cherche rien pour lui-même. Ni fortune. Ni fortune politique. Il vous dit qu'il n'appartient à aucun parti. Il n'ambitionne donc aucun héritage dynastique.
Sa seule ambition, et c'est le président Bush qui le reconnaît, c'est ramener " la sécurité et la prospérité " dans son pays.
Et comment ne pas être d'accord ! Quand le président Bush lui-même semble l'être. Ne soyons donc pas plus royalistes que le roi.
Tout en veillant cependant que des mauvais coucheurs ne puissent se glisser dans la place (car il est presque impossible de l'éviter) et ne viennent ternir le beau rêve.
Editorial, Mélodie 103.3 FM, Port-au-Prince