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 Historique des FORCES PARAMILITAIRES en HAITI 1959-2005

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Joel
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MessageSujet: Historique des FORCES PARAMILITAIRES en HAITI 1959-2005   Dim 26 Mar 2017 - 6:40

Lan LIV li an PARAMILITARISM AND THE ASSAULT ON DEMOCRACY IN HAITI ,Dr JEFF SPRAGUE-SILGADO devlope kote KO MAKOUT lan ki vini ATTACHE apre 1986 ,ki vini FRAPH apre KOUDETA 1991 e an 2000-2005 vini FLRN de GUY PHILIPPE ak CHAMBLAIN.
Lan LIV li an ,li fe NEG yo pale.Li chita ak CHAMBLAIN lan OTEL IBO LELE ,ak GUY PHILIPPE elt....
Li te chita tou ak AMERIKEN ,li chita ak JENERAL DOMINIKEN ,san nou pa bliye MANSYONE DE santenn de DEPECH DEKLASIFYE  ANBASAD AMERIKEN an ke li repwodwi lan LIV sa a.

Lan ATIK sa a ,JEFF SPRAGUE ki FLIYAN an FRANSE ap fe yon ti REZIME lan sa ki lan LIV li an ,ki te paret an 2012:

http://haitianalysis.blogspot.com/2017/03/haiti-le-capitalisme-des-paramilitaires.html#more

Nous pouvons identifier des groupes paramilitaires particuliers qui représentent le mieux des phases spécifiques de l’histoire récente d’Haïti. Ce sont : 1) les Tontons Macoutes (officiellement connus sous le nom de Volontaires de la Sécurité Nationale ou VSN), 1959-1986, 2) les Attachés, 1987-1991, 3) le FRAPH (Front Révolutionnaire pour l’Avancement et le Progrès Haïtien), 1993-1994, et 4) le FLRN (Front pour la Libération et la Reconstruction Nationale), 2000-2005. La taille de chaque organisation successive a diminué par rapport à son prédécesseur. Chacune a été créée et conçue pour répondre à des conditions particulières et a fonctionné souvent de manière de plus en plus flexible et dans des environnements plus contestés car les forces démocratiques se sont opposées à elles. Certains des hauts dirigeants paramilitaires en Haïti ont occupé des postes dans l’armée et la police dans le passé. Pourtant, depuis les processus judiciaires lancés au milieu des années 90 (Concannon, 2000-2001) et le démantèlement de l’armée, ces forces répressives de droite n’ont pu, pendant quelques temps, bénéficier des largesses de l’État haïtien. C’est dans ce contexte que les groupes armés de droite en Haïti sont devenus plus privatisés, plus sensibles aux conditions changeantes et avec des effectifs plus restreints. Nous allons brosser un tableau de ces phases.

1. Les Tontons Macoutes (1959-1986)

Les Tontons Macoutes (1959-1986) furent la première phase du paramilitarisme contemporain et ils sont un élément-clé du tournant historique des forces paramilitaires en Haïti. Cette organisation suivit la formation d’une force militaire moderne et le renforcement de la force auxiliaire rurale du pays, sous l’occupation américaine entre 1915 et 1934. Cette occupation ne se termina qu’après que ces forces furent capables de continuer l’occupation par procuration et, au milieu du 20esiècle, elles furent utilisées à différents moments pour réprimer les mouvements ouvriers et politiques.

Avec la montée de la dictature duvaliériste durant la guerre froide à la fin des années 1950, les Tontons Macoutes, une force paramilitaire nationale, furent formés par le régime pour solidifier son règne par la force et réprimer les potentiels dissidents. Entre 1961 et 1962, la mission de formation militaire de l’armée américaine offrit une formation et des armes aux VSN mais, en 1963, la mission finit par être expulsée par François Duvalier lorsque ses officiers commencèrent à désapprouver le défi que posaient les VSN à la suprématie de l’armée haïtienne. De plus, les agents des États-Unis se mirent à soutenir implicitement l’escadron de la mort qui déjoua plusieurs invasions et soulèvements révolutionnaires d’inspiration cubaine. La monopolisation brutale du pouvoir par le régime empêcha la progression des forces de gauches et démocratiques du pays, elle consolida également le népotisme et des réseaux de patronage qui allaient du haut de l’échelle sociale jusqu’en bas (Laguerre, 1982).

Il avait déjà existé des milices répressives dans le passé, mais ce qui distingue les Tontons Macoutes, c’est qu’ils devinrent une force beaucoup plus permanente et institutionnalisée qui créa des sections dans toutes les communautés urbaines et rurales du pays. Les sections dans les petites et grandes villes rassemblaient, à travers le pays, de quelques douzaines à quelques centaines de paramilitaires Macoutes. La reproduction du groupe dans la société était liée directement à son fonctionnement et à ses profits en tant qu’appareil répressif et mécanisme idéologique pour l’État duvaliériste. De même, les chefs de section et leurs adjoints, qui venaient principalement de petites familles de paysans propriétaires terriens, opéraient à travers le pays comme un bras du régime.

En tant que groupe social, le plus souvent issus de milieux pauvres, les Macoutes comprenaient également quelques individus issus de classe moyenne et classe supérieure qui s’élevèrent jusque dans les rangs supérieurs. Dans une étude ethnographique d’un quartier de Port-au-Prince (Bel Air), l’anthropologue Michel Laguerre constata qu’au départ les Macoutes avaient été assemblés à partir d’une société secrète, une association littéraire et un groupe de fonctionnaires. Au fil du temps, beaucoup de ses membres provinrent de communautés urbaines et rurales pauvres, de la classe ouvrière et la paysannerie. Laguerre remarqua que : « Les salaires des Tontons Macoutes varient en fonction de leurs positions dans la hiérarchie et de leur lien avec les fonctionnaires du gouvernement » (Laguerre, 1982 : 110-114). Certains Tontons Macoutes travaillaient pour des représentants de la ville ou étaient rémunérés plus s’ils travaillaient directement pour le Palais National. Les bénévoles des Macoutes, sans salaire, avaient la possibilité de porter une arme à feu. Un réseau secret d’informateurs et de policiers au sein des Macoutes était rémunéré par des chefs de régime à huis clos et devait surveiller l’organisation de l’intérieur. Alors que l’armée comptait environ 10 000 hommes et qu’il y avait environ 6 000 agents dans la police, un minimum de 36 000 personnes étaient censées appartenir à la force paramilitaire Macoute, certains d’entre eux étant les chefs des sections rurales et leurs adjoints (Sylvain, 2012).

Quelques paramilitaires Macoutes avaient également servi dans l’armée haïtienne à différents moments de leur carrière, ce qui forma une relation symbiotique avec les FAd’H (Forces Armées d’Haïti). Comme l’a expliqué le politologue Jean-Germain Gros, dans certains cas, « les fils des Tontons Macoutes de haut rang, qui n’étaient pas qualifiés pour entrer à l’académie militaire ou ne voulaient pas se soumettre à des exercices rigoureux, devinrent tout de même des officiers après avoir suivi des cours intensifs au camp d’application » (Gros, 2011 : 111). Les États-Unis jouèrent un rôle clé dans la création de ce groupe paramilitaire. Alors que les responsables politiques des États-Unis concevaient de nouvelles stratégies de contre-insurrection à travers l’hémisphère (après la Révolution Cubaine de 1959), la CIA cherchait à soutenir de telles forces en Haïti. Au début des années 1960, un contingent de militaires américains sous le commandement du lieutenant-colonel Robert Debs Heinl, Jr., entraînèrent des paramilitaires Tontons Macoutes aux côtés d’unités de l’armée haïtienne [5]. C’est aussi pendant les années 1970 et 1980 que les hauts échelons de l’armée haïtienne prirent le contrôle et bénéficièrent énormément des points de transbordement du pays pour le narcotrafic, effectuant la traversée à bord de petits avions Cessna et de vedettes rapides en provenance d’Amérique du Sud jusqu’aux Caraïbes et à destination de l’Amérique du Nord et parfois de l’Europe [6].

Il est important de noter que, suite à la mort de François Duvalier en 1971, l’investissement des entreprises et l’aide gouvernementale des États-Unis au régime de son fils, Jean-Claude Duvalier, augmentèrent considérablement durant les quinze années qui suivirent, faisant ainsi passer le centre de gravité du mode de production principal d’Haïti du semi-féodalisme avec quelques incursions capitalistes, basé sur les petits métayers paysans, à un capitalisme clientéliste, basé sur des usines d’assemblage. Ce changement rapide et profond des forces productives et de la structure économique d’Haïti finit par nécessiter un changement correspondant dans la superstructure politique, avec laquelle la violence arbitraire des Tontons Macoutes et le règne d’un dictateur à vie n’étaient pas compatibles. Par conséquent, les États-Unis ne firent rien pour arrêter la chute du pouvoir de Duvalier en 1986, tout en reconnaissant ses services en lui fournissant un C-130 afin de l’évacuer vers la France avec sa série de voitures de sport.

La chute de Duvalier en février 1986 fut suivie par un régime militaire néo-duvaliériste, qui dut accepter une nouvelle constitution en mars 1987, laquelle était extrêmement populaire. Alors qu’elle fut une victoire sur les anciennes forces répressives, la nouvelle constitution était également imparfaite, ayant été influencée en partie par les idéologues de la bourgeoisie haïtienne et l’oligarchie terrienne. Tout en étant obligés de céder à certaines exigences des classes populaires, les secteurs politiques et économiques dominants cherchaient maintenant à orienter une transition politique loin du despotisme et vers une nouvelle démocratie bourgeoise [7].

La force paramilitaire des Tontons Macoutes fut officiellement dissoute après la chute de Duvalier, et la nouvelle constitution fut promue sur la base d’une clause qui interdit aux Duvaliéristes « zélés » (c’est-à-dire les dirigeants des VSN) d’occuper un poste dans la fonction publique pendant une décennie. Ces progrès démocratiques résultèrent : (1) des manifestations de masse et des représailles populaires croissantes et de la défense contre les paramilitaires, ainsi que (2) du besoin perçu par les puissants partisans de l’État haïtien (comme les officiels américains) de créer un climat politique dans le pays plus acceptable et moins gênant.

Alors que les partisans les plus publics et les plus hauts placés de Duvalier furent forcés de se retirer des postes politiques, bon nombre des réseaux et des alliés de l’ancien ordre (bien que fonctionnant dans de nouvelles circonstances) restèrent enfouis dans l’État et les cercles du pouvoir. Même si la force Macoute fut dissoute officiellement, l’importance des forces paramilitaires continua sous une autre forme.




2. Les Attachés (1986-1991)




Les Attachés constituèrent la deuxième phase du paramilitarisme contemporain dans le pays. Les attachés, tels qu’ils furent surnommés sous les régimes des généraux Henri Namphy et Prosper Avril suite à la chute de Jean-Claude Duvalier, étaient essentiellement une version diminuée en taille et sans uniforme des Tontons Macoutes. Ces paramilitaires ne fonctionnaient plus avec l’apparat, les marches publiques et les uniformes bleus des Macoutes que la dynastie Duvalier leur avait accordés. Néanmoins, ils travaillaient encore plus étroitement avec la police et les militaires (qui étaient institutionnellement liés), surtout parce qu’il devenait de plus en plus risqué pour eux de fonctionner seuls car la population commençait à se mobiliser, à se défendre et, dans certains cas, à riposter. Afin d’essayer de retenir les mouvements populaires en plein essor du pays, les Attachés menèrent des massacres et des assassinats ciblés (souvent en marge des forces de l’État). Les plus infâmes d’entre eux furent le massacre de 15 personnes à Fort-Dimanche en 1986, le massacre de 139 paysans à Jean-Rabel en 1987, le massacre du jour des élections en 1987 à Ruelle Vaillant, où 34 personnes furent assassinées (et 60 autres massacrées uniquement dans l’Artibonite), et le massacre de 13 personnes en 1988 à Saint-Jean Bosco (lancé contre l’église d’un jeune curé, Jean-Bertrand Aristide) (Belleau, 2008). Après plusieurs tentatives infructueuses de transition vers des « élections » dirigées par l’armée, d’importantes pressions nationales et internationales se sont élevées en faveur d’élections libres dans le pays.


Cependant, le caractère réactionnaire des paramilitaires et de leurs commanditaires était tel qu’après les premières élections libres de l’histoire du pays largement saluées, le 16 décembre 1990, les Attachés tentèrent (sans succès) un coup d’État en janvier 1991 pour arrêter l’inauguration du nouveau gouvernement élu. Pourtant, avec le mouvement démocratique du pays revigoré et catapulté, aux côtés du jeune prêtre Aristide, au pouvoir politique, les Attachés furent forcés d’entrer dans la clandestinité. Certains quittèrent le pays, car l’armée (du moins publiquement) prenait ses distances. Le nouveau gouvernement constitutionnel se mit également à dissoudre les chefs de section et leur réseau d’assistants, c’était les auxiliaires ruraux de longue date qui avaient imposé le règne des gouvernements autoritaires pendant des générations dans les campagnes et les zones frontalières d’Haïti.

Le passage de la dictature à la démocratie doit être compris au vu des grands changements socio-économiques et politiques qui se produisirent avec l’affaiblissement de la guerre froide et le début de la phase globaliste du capitalisme. Sous une pression croissante, tant à l’intérieur qu’à l’étranger, et avec un réseau émergent d’orientation transnationale plus influent, les élites politiques et militaires à Port-au-Prince finirent par s’orienter vers un processus de transition qui allait être supervisé par la communauté internationale. Les gouvernements élus (élus dans les limites d’un système polyarchique d’élites) étaient censés remplacer les régimes militaires non élus du passé. Depuis la chute de la dynastie des Duvalier, il y avait de plus en plus de pression pour mettre à la retraite ou contenir les derniers paramilitaires, bien qu’aucun processus judiciaire n’ait été lancé jusqu’en 1990 pour accuser légalement les paramilitaires ou leurs commanditaires au sein de l’État et des élites. En soutenant des élections soigneusement gérées, les technocrates américains cherchaient, avec une foule d’alliés locaux, la stabilité grâce à laquelle les réformes néolibérales créeraient un climat accueillant à long terme pour le capital global (Robinson, 1996). Ces politiques néolibérales étaient censées engendrer des mesures d’austérité de l’État, la privatisation des biens publics, la libéralisation des échanges et le développement des zones franches d’exportation.

Puisque les élites à orientation transnationale n’ont pu accepter des victoires électorales des courants politiques de gauche, elles ont travaillé par le biais de divers appareils institutionnels pour promouvoir leurs homologues, les élites locales (issues des couches de politiciens, de professionnels, industriels, agro-industriels et de sous-traitants). Par exemple, des segments des groupes dominants d’Haïti ont effectué une transition à partir d’une orientation internationale (comme leur implication dans des formes d’activités de marché traditionnelles plus anciennes) vers une orientation transnationale (insérée dans des systèmes globaux de financement et des réseaux de production intégrés fonctionnellement au-delà des frontières). La restructuration économique du pays nécessiterait un contrecoup politique qui donnerait une légitimité au néolibéralisme et à son érosion des politiques d’État antérieures. Cependant, avec les forces populaires de base d’Haïti mobilisées dans les nouvelles élections ouvertes du pays, il allait falloir des stratégies différentes (déployant des formes d’hégémonie à la fois consensuelles et répressives) pour faire avancer une transition favorable aux élites.

L’ancien économiste de la Banque Mondiale, Marc Bazin, candidat présidentiel des élites supérieures et alliés transnationaux émergents lors des élections de 1990, fut renversé par Jean-Bertrand Aristide, un démocrate progressiste et ancien théologien de la libération (Pina, 1997).

3. Le FRAPH (1992-1994)

La troisième phase de paramilitarisme évolua avec la création du FRAPH (1992-1994) et d’autres forces similaires. Huit mois seulement après l’inauguration du gouvernement du président Aristide en Haïti, en septembre 1991, l’armée fit un coup d’État contre son gouvernement. Les raisons de ce coup d’État furent les suivantes : les officiels de la CIA, les militaires de l’armée haïtienne et certains membres des « familles » (un petit nombre de familles extrêmement riches qui constituent le niveau le plus élevé de la société haïtienne, pour la plupart issues de la communauté arabe haïtienne) décidèrent assez tôt, quand Aristide occupait son poste, que son programme de réforme ne serait pas toléré. Il a ensuite fallu quelques mois pour jeter les bases d’un renversement (Elie, 2006). L’élection d’Aristide représentait un défi pour le modèle de la polyarchie (Robinson, 1996), car les mobilisations populaires et le nouveau projet politique ne s’inscrivaient pas dans une transition élitiste sans heurt vers une forme plus consensuelle de domination de la classe dominante. Le coup d’État fut ensuite une tentative maladroite de l’ancien ordre de se réimposer et une tentative de certains responsables politiques américains de mettre à jour la dynamique politique locale du pays et d’essayer d’introduire à nouveau un système polyarchique orienté vers les élites. Après le coup d’État militaire, des gens du « même groupe d’élites cultivé par les programmes américains d’aide politique depuis les années 1980 » furent chargés d’un nouveau régime de fait (Robinson, 2006 : 112). Cependant, même avec ces nouveaux technocrates en place, le régime ne réussit pas à obtenir une légitimité aux yeux du peuple haïtien.

Comme de nombreuses équipes de défense des droits de l’homme et de nombreux journalistes l’ont documenté, le régime de fait, dont le personnage central était le général des FAd’H, Raoul Cédras, emprisonna et massacra un grand nombre de jeunes et de militants démocratiques qui s’étaient organisés contre le coup d’État (Ridgeway, 1994; Kean, 1997). Le régime militaire s’appuyait de plus en plus sur les forces paramilitaires, dont beaucoup provenaient des anciens Tontons Macoutes et Attachés. Bien que reconfigurées en taille réduite, les forces paramilitaires sortaient de leur hibernation. La nouvelle force paramilitaire principale se faisait appeler FRAPH, un groupe utilisé partout dans le pays pour mener des assassinats et des actes d’intimidation contre des activistes du mouvement Lavalas, dont beaucoup étaient impliqués dans la théologie de la libération, les organisations urbaines et rurales anti-coup d’État et des brigades de jeunes militants en particulier. Des journalistes et cinéastes américains documentèrent comment le chef de la station de la CIA à Port-au-Prince, John Kambourian, versait des paiements directs en espèces aux dirigeants du FRAPH et travaillait comme interlocuteur entre la bourgeoisie locale, le FRAPH et l’ambassade américaine (Sprague, 2012a). L’illégalité du coup d’État, l’extrême violence et la corruption de ses hommes de main et l’organisation démocratique de nombreux Haïtiens (et des campagnes internationales de solidarité ainsi que des rapports sur les droits de l’homme dans les médias) ont permis au régime de fait d’être largement reconnu comme un narco-État. La fragmentation de la classe supérieure du pays s’accentuait alors que certains commençaient à s’éloigner du régime. En septembre 1993, un défenseur de la démocratie et un homme d’affaires, Antoine Izmery, fut assassiné ; c’était un avertissement aux membres de la bourgeoisie qui se tournaient publiquement contre le régime. Face à une violence extrême de la part d’un escadron de la mort soutenu par la CIA, le Département d’État américain fit publiquement marche arrière et abandonna son « engagement constructif » avec le régime.

Certains groupes dominants trouvaient la campagne paramilitaire visible et permanente utile pour redéfinir l’ancien ordre autoritaire, mais cela s’opposait à la stratégie plus sophistiquée des élites transnationales qui cherchaient un système de polyarchie plus stable et moins friable. Comme l’explique William I. Robinson : « Le FRAPH a ajouté un nouvel élément à la scène politique haïtienne qui a servi l’ordre du jour anti-populaire à court terme, mais a compliqué le programme transnational des élites haïtiennes à long terme » (Robinson, 1996 : 304). Le FRAPH est ainsi devenu un « instrument de répression bien organisé, opérant comme un escadron de la mort pour poursuivre le processus de décimation de l’organisation du secteur populaire, tout en institutionnalisant les forces politiques vouées à préserver un système politique autoritaire » (Robinson, 1996 : 304).




Finalement, le gouvernement Clinton et les Nations Unies intervinrent à la fin de l’année 1994, et firent pression pour que le régime de fait démissionne. L’intervention des États-Unis permit au gouvernement élu de reprendre ses fonctions, mais avec un ensemble de conditions néolibérales. Il s’agissait notamment de la quasi-élimination des droits de douane agricoles, ce qui allait avoir pour effet de continuer à détruire la production agricole locale à petite échelle / familiale / paysanne en Haïti en raison de l’incapacité des agriculteurs locaux à concurrencer les agro-industries américaines. Le régime de fait avait déjà cessé d’appliquer les tarifs douaniers du pays, car « le riz importé circulait en contrebande et les pots de vin remplaçaient les droits de douane » (Theriot, 1994). Les États-Unis et leurs alliés forcèrent essentiellement le gouvernement rétabli à codifier un fait accompli sur le terrain.


La transition permit cependant de mettre fin à la terreur paramilitaire et permit aux mouvements populaires haïtiens de se mobiliser à nouveau. Encore une fois, les groupes paramilitaires repartirent dans la clandestinité, la plupart de leurs dirigeants se cachèrent ou s’exilèrent. Le gouvernement rétabli d’Haïti mit en place un processus de « vérité et justice » qui, malgré de nombreuses difficultés, commença pour la première fois à tenir les membres des paramilitaires et de l’armée pour responsables de leurs crimes. Comme cela fut expliqué plus haut, un certain nombre de paramilitaires et de financiers très en vue furent arrêtés et, pour la première fois dans l’histoire haïtienne, furent jugés (Sprague, 2012a). Le geste le plus populaire du gouvernement Aristide fut de démanteler l’armée brutale du pays et les chefs de section ruraux (tous deux étant devenus profondément liés aux paramilitaires). La chercheuse Eirin Mobekk soutient que la démobilisation de l’armée du pays a, pour le moment, « supprimé la menace de violence institutionnalisée et diminué la possibilité d’ingérence militaire dans le processus de démocratisation […] ainsi que les possibilités de violence organisée par le FRAPH, puisque ses membres étaient étroitement connectés aux FAd’H » (Mobekk, 2001 : 102). Malgré cette victoire, l’ancienne armée, les paramilitaires et leurs commanditaires issus des élites maintinrent secrètement la communication et des réseaux entre eux. Comme le fait remarquer Mobekk : les chefs de file des forces paramilitaires et plusieurs de leurs commanditaires duvaliéristes étaient saufs et restaient actifs, même s’ils ne fonctionnaient plus directement à travers l’État haïtien.




De plus, il devint rapidement évident que les représentants américains n’étaient pas satisfaits du choix du président réhabilité lorsqu’il voulut démobiliser les forces armées haïtiennes et former une nouvelle police. Les représentants américains s’opposèrent à la préférence d’Aristide pour une nouvelle police composée de stagiaires civils. Ils préférèrent plutôt conserver une grande partie de l’armée et recycler des anciens membres des FAd’H en les insérant dans la nouvelle police. Il est important de noter que certains membres du personnel de l’armée haïtienne avaient depuis des années des liens avec le Pentagone et les services secrets des États-Unis. Un rapport de l’ONU conclut que « la décision du président Aristide de démanteler les FAd’H en janvier 1996 fut accueillie avec mécontentement par les États-Unis », car le Département de la Défense des États-Unis voulait maintenir la moitié des effectifs de la force (Mendiburu et Meek, 1996 : 27) [8].

En conséquence, les États-Unis réussirent à imposer des dizaines d’anciens des FAd’H, qui étaient restés en contact étroit avec l’ambassade des États-Unis, dans la nouvelle police d’Haïti. Le gouvernement reconstitué d’Haïti accepta également une centaine d’anciens membres des FAd’H qui, selon lui, avaient abandonné leurs anciennes habitudes pour rejoindre la police. Le démantèlement de l’armée, tout en étant très populaire auprès des Haïtiens pauvres et en assurant la stabilité du gouvernement, entraîna néanmoins de nouveaux problèmes. Le premier est qu’une partie de l’ancienne armée ne voulait pas se réintégrer à la société, ils sentaient qu’ils perdraient leur position sociale privilégiée. Certains d’entre eux s’impliquèrent dans des agences de sécurité privées, d’autres allèrent dans le secteur privé, tandis que d’autres encore continuèrent d’être impliqués dans le narcotrafic, certains complotaient contre le gouvernement constitutionnel (tout en trouvant des bienfaiteurs parmi quelques groupes d’élites qui formaient l’opposition de droite). Un programme de formation et de placement professionnel fut mis en place pour aider les membres de l’ancienne armée à se réintégrer dans la société haïtienne, mais, comme l’explique Mobekk : « La sensation du pouvoir ne peut être facilement remplacée ou canalisée vers la reconversion » (Mobekk, 2001 : 101). Suite à la première transition démocratique du pouvoir du pays, avec la prise de fonction du premier gouvernement de René Préval (1996-2001), une plus grande insertion des anciens FAd’H eut lieu dans les rangs de la police (sous la pression des États-Unis). Quelques-uns de ces individus, issus de classes moyennes, avaient fréquenté la prestigieuse école des classes supérieures de Port-au-Prince, Saint-Louis de Gonzague, et avaient reçu une formation militaire par les États-Unis en Équateur.


Le manque de ressources, les salaires bas, les machinations des États-Unis (qui avaient aidé à faire entrer d’anciens alliés de la FAd’H dans les forces de police) et l’influence corruptrice des narcotrafiquants ont causé des crises continues au sein de la police. Il s’agissait de luttes intestines et de désorganisation au sein de la police, car les narco-syndicats et une poignée d’enfants issus de familles aisées et d’anciens militaires profitèrent des pots-de-vin versés à certains policiers afin d’assurer leurs opérations narcotiques. Cependant, comme le souligne Brian Concannon , au moins un tiers des membres de la police faisaient partie des officiers professionnels qui étaient loyaux au gouvernement civil. Un autre tiers pouvait être acheté ou payé pour fermer les yeux, certains d’entre eux étaient sympathisants envers ceux qui préconisaient le retour de l’armée dissoute. Pour le reste, il n’était pas facile de savoir envers qui ils étaient loyaux, car beaucoup voulaient éviter les risques ou attendaient de voir qui finirait en première position. De telles divisions semblent avoir empêché le gouvernement haïtien d’enrayer la campagne paramilitaire concertée au début de 2004. La campagne, il faut le savoir, bénéficia également d’une entreprise de déstabilisation coordonnée et accélérée par l’opposition (soutenue par les États-Unis, le Canada et la France) au début de 2004 (Lehmann, 2007 ; Hallward, 2008).

4. Le FLRN (2000-2005)

La quatrième phase du paramilitarisme eut lieu avec le développement du FLRN (2000-2005). La démobilisation de l’armée haïtienne en 1995 créa une nouvelle circonstance historique dans laquelle une force paramilitaire reconstruite allait constituer la seule stratégie répressive viable des élites. Elle allait servir à rétablir leur monopole politique et à mettre un terme aux processus juridiques qui visaient leur impunité. Les groupes paramilitaires, dont le plus important était le FLRN, devinrent le nouveau mode opératoire pour rétablir l’ordre antidémocratique. Cependant, cette nouvelle éventualité prit du temps à se constituer, car, plutôt que de dépendre de l’État, elle exigeait le parrainage d’une fraction des élites haïtiennes. Sa survie finit aussi par dépendre de l’aide de l’État dominicain et, à un moment donné, de celle de la CIA et, vraisemblablement, de celle de la DGSE française (Direction Générale de la Sécurité Extérieure).

Ces nouveaux « rebelles » paramilitaires se formèrent vers la fin de l’an 2000, lorsqu’un groupe de nouveaux chefs de la police et d’anciens membres des FAd’H lancèrent une guerre d’usure paramilitaire contre le gouvernement constitutionnel d’Haïti. Ces chefs de la police semblent avoir été mobilisés par une combinaison de différents facteurs : la poursuite de la réforme de la constitution pour dissoudre définitivement les forces armées, la poursuite des procédures judiciaires pour tenir les anciens des FAd’H et les paramilitaires responsables de leurs crimes, ainsi qu’une concurrence accrue contre eux dans le narco-commerce de la part d’autres agents de la sécurité qui avaient de meilleurs contacts au gouvernement. Ils allaient également bénéficier de leur lien avec des groupes élites (et des Duvaliéristes) qui prônaient le changement de régime. En se servant de la République Dominicaine comme base, cette nouvelle force paramilitaire put accélérer ses opérations meurtrières et, en 2004, elle joua un rôle-clé dans le coup d’État qui renversa le second gouvernement d’Aristide (Fenton and Engler, 2005 ; R. Robinson, 2007 ; Hallward, 2008). Rarement mentionné dans la presse, le FLRN a organisé, entre 2001 et 2004, une violente «contre-campagne » en menant des raids sur les communautés rurales et urbaines pro-lavalas (Sprague, 2012a). Avant le coup d’État du 29 février 2004 (dans lequel le régime Bush destitua le président élu du pays) et dans les années qui suivirent, ces nouvelles forces paramilitaires se mobilisèrent d’une nouvelle façon, souple et flexible.

La configuration des forces de classe durant cette quatrième phase

Il est important de connaître la composition des groupes d’élites en Haïti pour comprendre les conflits sociaux historiques continus dans le pays. Depuis sa fondation, Haïti a eu une classe dirigeante bipolaire : 1) ce qui était auparavant la « bourgeoisie comprador » (en grande partie métisse au 19e siècle et « blanchie » encore plus par les migrants européens et du Moyen-Orient au début du 20e siècle) contrôla dans le passé les intérêts commerciaux dans les ports. Aujourd’hui nombre d’entre eux recherchent des relations d’affaires compétitives à l’échelle globale, possèdent une grande quantité de bâtiments et de biens immobiliers, et certains sont impliqués dans les zones de transformation d’exportation du pays, et 2) l’ancienne oligarchie propriétaire foncière qui cherche maintenant à travailler avec des agences transnationales aux intérêts agricoles. Connus sous le nom de « grandon », cette oligarchie tend à être plus nettement (mais pas exclusivement) composée de descendants Afro-Caribéens. Elle dominé l’armée (avec des exceptions visibles, comme Cédras) grâce au régime de François Duvalier. Avant Duvalier, l’armée haïtienne était dominée par des métis, à cause de la politique raciste des responsables de l’armée américaine, mise en place pendant leur occupation entre 1915 et 1934. Il est évident qu’il existe différents niveaux et fractions au sein de la bourgeoisie du pays et des élites de la diaspora.

Il existe également différents segments et fractions au sein des petites classes moyennes et des classes populaires du pays. Il est donc important de se pencher également sur la composition de leur formation sociale [9]. La base de Fanmi Lavalas (FL), le plus grand parti politique officiel du mouvement Lavalas (avec ses principes démocratiques et anti-duvaliéristes), est inscrite dans les classes populaires : les ouvriers, paysans, habitants des bidonvilles, vendeurs ambulants, chômeurs et marginalisés, et d’autres à l’extérieur d’Haïti qui appartiennent aux couches sociales supérieures composées de grands propriétaires fonciers et de grands
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