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 Kontinye fe LEKOL an FRANSE an se VYOLASYON DWA MOUN

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Joel
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MessageSujet: Kontinye fe LEKOL an FRANSE an se VYOLASYON DWA MOUN    Lun 8 Mai 2017 - 12:49

Dapre MICHEL DEGRAFF kontinyasyon fe LEKOL lan lang FRANSE an ke TIMOUN yo pa konprann se pepetye VYOLASYON DWA TIMOUN yo.
10% POPILASYON an kapab li e ekri FRANSE ,ALOS KE SELMAN ANVIWON 3% kapab PALE L BYEN.
Zafe ke gen MOUN ki ap di ke AYITI BILENG lan ,se manti y ap bay TET yo ak RES POPILASYON.
Se preske yon ENPOSIBILITE pou AYITI ta ka janm BILENG.
Kote DEGRAFF ap di sa a ,se sou JOUNAL "OPEN GLOBAL RIGHTS".Se yon OGANIZASYON "FORD FOUNDATION" ki monitore DWA MOUN sou PLANET lan.

http://opendemocracy.net/openglobalrights/michel-degraff/haiti-s-linguistic-apartheid-violates-children-s-rights-and-hampers-

GOOGLE TRANSLATE


les droits de l'enfant et entrave le développement
Michel DeGraff 31 janvier 2017



Le système éducatif d'Haïti fait habituellement preuve de discrimination à l'égard de ceux qui ne parlent pas le français, soit la grande majorité de la population. Kreyòl


L'enseignement dans les langues locales est important pour les droits de l'enfant, la lutte contre la discrimination, l'éducation de qualité et l'égalité des chances pour tous.  Pourtant, l'Haïti se distingue comme l'un des rares pays dans lesquels il existe une seule langue parlée par tous les citoyens, alors que le système scolaire, dans l'ensemble, n'utilise pas cette langue comme principale langue d'enseignement et d'examen.

Dans le plan opérationnel 2010-2015 du ministère de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle, le gouvernement a annoncé, sans aucun moyen réaliste de mise en œuvre, l'objectif du «bilinguisme équilibré» - où tout le pays finirait par parler couramment français et Kreyòl.  Cela semble être une tâche insurmontable, étant donné que le pays est principalement monolingue et souffre de formes extrêmes d'appauvrissement économique.  Les enseignants eux-mêmes souvent ne parlent pas couramment le français, et la plupart des Haïtiens n'ont pas la possibilité d'être régulièrement immergés dans une communauté qui parle couramment le français, que ce soit à la maison ou à l'école, situation qui fait du «bilinguisme équilibré» à l'échelle nationale une société et Un rêve de pipe économique.


Wikimedia Commons / Fred W. Baker III (Certains droits sont réservés)

Une salle de classe dans le département d'Artibonite d'Haïti.  En Haïti, l'éducation est principalement disponible dans une langue que la majorité des enfants ne parlent pas.


 Pratiquement tous les haïtiens en Haïti parlent le créole («Kreyòl») comme leur langue maternelle, alors que plus de 10% parlent français, peut-être aussi peu que 3% si nous comptons seulement ceux qui parlent le français couramment.  L'utilisation systématique de Kreyòl à tous les niveaux d'éducation, d'administration, de justice, etc., est donc indispensable pour assurer l'égalité des chances et la non-discrimination entre tous les Haïtiens.  L'utilisation de leur langue maternelle est essentielle pour fournir les fondements les plus durables et les plus efficaces pour investir dans les enfants (et les adultes) et pour développer la capacité humaine d'Haïti pour la résolution de problèmes et le développement socio-économique .  C'est la base fondamentale qui sous-tend le fonctionnement de l'Initiative MIT-Haïti, financée par la Fondation nationale des États-Unis depuis 2012. En fournissant des formations pédagogiques et des ressources pédagogiques à Kreyòl à la fine pointe de la technologie en Haïti, l'Initiative est directement Contribuant aux objectifs du Millénaire pour le développement en Haïti - en particulier l'objectif d'une éducation de qualité sans discrimination.

[u] Pendant ce temps, en dépit de multiples plans et documents favorisant l'utilisation de Kreyòl dans l'éducation, les écoles haïtiennes continuent d'imposer le français comme principale langue d'enseignement et d'examen.  Dans de nombreux endroits en Haïti, les examens officiels ne sont pas offerts à Kreyòl.  Lorsque les étudiants ont accès aux examens à Kreyòl, beaucoup préfèrent passer l'examen en français car ils ont déjà mémorisé, avec peu ou pas de compréhension, le matériel correspondant en français.  Habituellement, les étudiants n'ont pas accès à une gamme complète de livres en Kreyòl, et surtout pas en sciences et en mathématiques aux niveaux les plus avancés.


Le système scolaire d'Haïti pourrait effectivement jouer un rôle très important dans la production et la reconstruction des inégalités socio-économiques grâce à des pratiques linguistiques exclusives.
 Dans de nombreuses salles de classe haïtien, les étudiants sont encore punis, humiliés et même expulsés pour parler Kreyòl à l'école.  Cette pratique de punir les enfants en raison de l'utilisation de leur langue maternelle interfère avec leurs compétences, leur créativité et leur bien-être.  Parmi les dix enfants qui entrent en première année, un seul d'entre eux (10%) terminera ses études, comme l'a déclaré le Groupe de travail sur l'éducation et la formation parrainé par l'État en 2011.  Fait intéressant, environ 10% des Haïtiens parlent français à divers degrés, en plus de Kreyòl.  Si ce 10% se chevauche substantiellement avec les 10% qui finissent l'école, le système scolaire d'Haïti pourrait effectivement jouer un rôle très important dans la production et la reconstruction des inégalités socio-économiques grâce à des pratiques linguistiques exclusives.  Toutes ces pratiques et le manque de ressources constituent une discrimination systémique et des violations des droits de l'homme - un type d'«apartheid linguistique» qui porte atteinte à la santé mentale et au sentiment d'identité de la population tout en bloquant les progrès scolaires et le développement socioéconomique.

Les succès des systèmes scolaires dans des pays comme la Finlande suggèrent que les enfants ont le plus de succès dans l'apprentissage des deux langues, et presque tout le reste à l'école, lorsqu'ils ont de solides bases académiques, y compris l'alphabétisation, dans leur langue maternelle et communautaire .  Dans cette perspective, l'alphabétisation et d'autres compétences académiques fondamentales à Kreyòl pour les écoliers haïtiens sont une étape nécessaire pour l'apprentissage des langues secondaires, comme le français, l'anglais ou l'espagnol.  C'est exactement ce qui fonctionne dans l' éducation réussie de Kreyòl comme dans le Lekòl Kominotè Matènwa (LKM) à La Gonâve qui, grâce au financement d'institutions américaines telles que la National Science Foundation et World Vision, est devenu un modèle pour d'autres écoles Dans ce domaine.  Les enfants de LKM ont lu, en moyenne, trois fois mieux que les enfants dans les écoles qui favorisent toujours l'éducation en français.

De toute évidence, l'utilisation des langues vernaculaires locales dans l'éducation à l'échelle mondiale a un potentiel de transformation.  Les organisations internationales comme les Nations Unies, aux côtés de leurs États membres, devraient accorder une attention particulière à la diversité linguistique afin de promouvoir l'égalité d'accès à une éducation de qualité et à la protection des droits de l'enfant dans le monde entier.  Les organisations qui défendent les droits de l'homme devraient vérifier si la documentation et les matériels pédagogiques de l'organisation gouvernementale et internationale (sites Web, médias sociaux, notes, syllabes, manuels scolaires, examens, etc.) sont fournis dans les langues locales correspondantes.  Une telle surveillance pourrait également fournir des données longitudinales pour mesurer les progrès liés à l'utilisation des langues locales.  Tous les niveaux des organisations de défense des droits de l'homme devraient accorder une attention systématique aux pratiques réelles en matière de langue et d'éducation sur le terrain.

En Haïti, par exemple, la grande majorité des documents administratifs, juridiques et éducatifs sont toujours rédigés exclusivement en français, y compris des documents produits par les mêmes organisations dont les objectifs officiels comprennent la promotion des droits de l'enfant et de l'éducation.  Un site de l'UNICEF intitulé "Timoun yo! La voix des enfants d'Haïti " est un exemple parfait: la page d'accueil du site affiche en évidence la Convention des Nations Unies sur les droits de l'enfant, mais le site lui-même est en français et en anglais et non à Kreyòl, la seule langue parlée par la plupart des enfants haitiens ( Et les adultes).  En outre, les publications dans la plupart des bureaux de l'Etat haïtien, y compris le Ministère de l'éducation nationale , l' Université d'État et les institutions des droits de l'homme telles que l' Office de la protection du Citoyen , violent régulièrement la Constitution d'Haïti de 1987, qui exige l'utilisation du français et de Kreyòl Les langues co-officielles, avec Kreyòl considéré comme l'unique langue qui lie l'ensemble du pays.  En effet, de telles pratiques linguistiques excluent la majorité de la population.

Avant le début de l'initiative MIT-Haiti, il n'y avait aucun matériel en ligne Kreyòl et des outils d'apprentissage numérique pour les sciences et les mathématiques au niveau universitaire.  L'Initiative fournit maintenant des ressources qui aideront à diffuser la science et les mathématiques à Kreyòl de manière indiscrète, ce qui permet de rejoindre le nombre trop restreint d'organisations qui favorisent une éducation de qualité dans la langue nationale d'Haïti.  Depuis 2012, l'Initiative a également organisé des ateliers de formation pédagogique pour améliorer les compétences des enseignants du secondaire et des universités dans la pédagogie d'apprentissage actif basée sur Kreyòl et dans la technologie pratique pour l'éducation .  Pour réussir, ce changement de paradigme nécessite la participation d'institutions locales et internationales - gouvernements et tribunaux, écoles et universités, entreprises de télécommunications, agences de financement et ONG - qui peuvent nous aider à changer les anciens préjugés qui, depuis trop longtemps, ont exclu Kreyòl Des institutions et des activités qui créent et transmettent des connaissances et du pouvoir.  C'est ainsi que nous pouvons tracer un cours plus progressif vers une éducation de qualité et des chances égales pour tous, en Haïti et au-delà.





 A propos de l'auteur


Michel DeGraff est linguiste au MIT où il se concentre sur la syntaxe, sur la créolisation en tant que cas de changement de langue et sur le rôle du langage dans les droits de l'éducation.  Il est également le Directeur de l'Initiative MIT-Haïti, le Représentant de LSA auprès de la Coalition des Sciences et des Droits de l'Homme AAAS et membre fondateur de l'Académie Créole Haïtienne ("Akademi Kreyòl Ayisyen").

Michel DeGraff se yon lengwis nan MIT ki travay sou sentaks, sou devlopman lang kreyòl kòm fenomèn chanjman lengwistik ki inivèsèl, epi sou wòl lang matènèl kòm zouti pou tout moun jwenn edikasyon.  DeGraff se direktè Inisyativ MIT-Ayiti, li se reprezantan Sosyete Lengwistik oz Etazini ("Société de linguistique de l'Amérique") nan kowalisyon pou Syans ak Dwa Moun nan Asosyasyon Ameriken pou Avansman Lasyans ("AAAS Science & Human Rights Coalition") epi li se youn Nan manm fondatè Akademi Kreyòl Ayisyen.



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MessageSujet: Re: Kontinye fe LEKOL an FRANSE an se VYOLASYON DWA MOUN    Mar 9 Mai 2017 - 12:12

Pou ki sa Michel Desgraff pa janm ka Minist Edikasyon ann ayiti?
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MessageSujet: Re: Kontinye fe LEKOL an FRANSE an se VYOLASYON DWA MOUN    Mar 9 Mai 2017 - 21:53

DEGRAFF pa p janm ka MINIS EDIKASYON.
Gen yon KLIK ki depi sou BOYER ki ap ize lang FRANSE an kom yon ENSTRIMAN DE DOMINASYON.
Se menm jan yon KLIK t ap ize LATEN an FRANS jis lan 17syek lan.

JOSEPH BERNARD anvan l mouri lan MIYAMI te bay yon ENTEVYOU.Misye te di ke pi gran REGRE ke l genyen lan VI l se pa t reyisi ENPOZE KREYOL kom LANG EDIKASYON.

Le ti KLIK PARAZIT JWISE yo ,te rann yo kont ke JOSEPH BERNARD te serye ,yo te fe JAN KLOD DIVALYE revoke MISYE.

Se menm NEG sa yo ak PITIT yo ki toujou RESPONSAB tout bagay ann AYITI.
Yo ta pito al pran yon BAYAKOU ILETRE (se yon fason pale-mwen pa gen anyen kont BAYAKOU)paske pou yo ta mete yon MOUN tankou DEGRAF an CHAJ EDIKASYON
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MessageSujet: Re: Kontinye fe LEKOL an FRANSE an se VYOLASYON DWA MOUN    Mer 10 Mai 2017 - 12:13

Lotre jou ,mwen t ap tande JOCELERME PRIVERT sou RADYO KISKEYA.Se ak menm ABITID TET CHAT li an ,pou l montre mwen pa konnen ki sa ;petet pou l montre REYAKSYON an ,li se youn lan yo.

MAVEL poze misye yon KESYON ;li reponn ak yon FRAZ an KREYOL AK 3 an FRANSE e misye fe sa pandan tout ENTEVYOU an.
MESYE WOO!!!!!!!!!!!
M ap mete yon KONFERANS ke Dr RAPAHAEL CONFIANT te fe devan yon gwoup ANPLWAYE ke METROPOL lan te coye an MATINIK.

Misye ye ap EKSPLIKE ke KILTI ak LANG lan MATINIK lan diferan de sa yo te kite lan sa yo rele lan METROPOL.M ap souliye kek PASAJ.
Li sa pou sa sa vo .MISYE t ap pale de MATINIK ,YON depatman ak PWOFESE FRANSE:
http://potomitan.info/atelier/culture.php

Qu'est-ce que la culture créole ?

Raphaël CONFIANT

Conférence prononcée par R. Confiant, le vendredi 7 mai 2004,
au siège de la DEE-Martinique, devant les nouveaux cadres mutés à la Martinique

Raphaël Confiant



Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,

C'est avec grand plaisir que j'ai accepté l'offre de la DDE-Martinique de venir participer à l'accueil des nouveaux arrivants dans votre maison, qu'ils soient d'origine martiniquaise ou métropolitaine. A tous, je vous dis: bienvenue  Laissé libre du choix de mon sujet, j'ai décidé de vous parler aujourd'hui de la langue et de la culture créoles car je ne doute pas que ceux d'entre vous qui arrivent ici pour la toute première fois, n'ont pas manqué de remarquer qu'on y parle une autre langue à côté du français, à savoir le créole, et que les habitants de ce pays possèdent une manière de se déplacer, de bouger, de rire, de manger etc...qui est particulière et que l'on appelle la culture créole. Vous remarquerez d'emblée que je n'ai pas dit culture martiniquaise mais bien culture créole. Pourquoi? Eh bien parce que s'il est vrai qu'il existe bel et bien une spécificité martiniquaise, cette dernière s'inscrit dans un ensemble plus vaste qui comprend toutes les îles créolophones de l'archipel des Antilles (Sainte-Lucie, Dominique, Haïti, Guadeloupe) ainsi que deux territoires continentaux, la Louisiane en Amérique du Nord et la Guyane en Amérique du Sud. Il existe aussi des poches de créole à Cuba, à Saint-Domingue, à Sainte-Croix, au Vénézuéla et à Trinidad. En effet, au 19è siècle, la langue créole fut la lingua franca  de la Caraïbe et était parlée par plusieurs millions de personnes. Aujourd'hui, pour la Caraïbe, on évalue ce chiffre à environ 9 millions de personnes.

Mais qu'est-ce que le créole, vous demanderez-vous? Est-ce un patois, un jargon, un dialecte, une langue ? D'où vient-il? Comment s'est-il développé? A-t-il un avenir dans le monde qui s'annonce, marqué par la globalisation? C'est à toutes ces questions que je vais m'atteler à répondre devant vous aujourd'hui. J'ai le redoutable honneur de parler après Aimé Césaire, qui, l'an dernier, se trouvait à la même place, et qui est l'un des plus grands poètes de notre temps. Je vous en reparlerai plus avant!

Avant toute chose, je crois qu'il importe de définir le mot créole  et de dissiper un certain nombre d'ambiguïtés entretenues par la plupart des dictionnaires français jusqu'à la fin des années 1980. Le mot «créole» provient du latin creare qui, comme vous le savez sans doute, a signifié«créer». Ce mot est d'abord apparu en espagnol et en portugais puisque les Espagnols et les Portugais furent, à partir de 1492, les grands découvreurs et colonisateurs du Nouveau-Monde. Ainsi donc le mot espagnol «criollo» et le mot portugais «criolho» ont été forgés au départ pour désigner les fils des colonisateurs nés sur place, né aux Amériques, que ces fils soient issus de femmes blanches, de femmes amérindiennes ou de femmes africaines. Il désignait donc les descendants des colons espagnols et les enfants métis de ces derniers par opposition à ces mêmes colons nés en Europe, aux populations autochtones (amérindiennes donc) et aux Noirs nés en Afrique. On avait donc trois types de population aux 15è et 16è siècles :
•d'un côté les Amérindiens.
•de l'autre les colonisateurs européens et leurs esclaves africains.
•enfin les Blancs, les Noirs, les métis de Blanc, de Noirs ou d'Amérindiens nés en Amériques. C'est à ces derniers qui allaient très vite devenir majoritaires tant dans les Antilles qu'en Amérique du Sud que la dénomination de «créoles» a été réservée.

La définition est donc très claire: «Créole» signifie tout simplement «né et élevé en Amérique de parents partiellement ou totalement étrangers». A aucun moment, il n'a signifié «Blanc de pure race née aux Antilles françaises» comme l'affirma longtemps le dictionnaire Larousse par exemple. D'abord, parce que les Blancs de «pure race», en supposant que cette expression ait la moindre réalité scientifique, ne furent pas très nombreux pour la bonne et simple raison que très longtemps, seuls les hommes émigraient aux Amériques. Il était très difficile à des femmes européennes d'entreprendre un voyage aussi risqué, aussi aventureux, qui pouvait durer entre un mois et demi et deux mois selon les vents ou l'état des bateaux. Les colons européens furent donc bien obligés de s'allier à des femmes autochtones, puis à des femmes africaines, donnant naissance à ce formidable métissage qui caractérise aujourd'hui les Antilles et l'Amérique du sud.

Mais le terme «créole» ne désigne pas seulement des êtres humains: il n'est pas anthropocentrique puisque très vite, il va être utilisé pour des animaux, des plantes et des choses (matérielles ou immatérielles). Autrement dit, le mot «créole» touchera tous les ordres du réel, le vivant comme l'inerte, et désignera, exactement comme pour les humains, l'adaptation dans le nouveau monde d'animaux, de plantes ou de choses qui n'en étaient pas originaires. On aura ainsi la canne créole (venue d'Asie), la banane créole (venue d'Afrique), le cochon créole, la vache créole , la cuisine créole, la musique créole etc...Ce processus d'adaptation au Nouveau-Monde d'êtres humains, d'animaux, de plantes et de choses est appelé processus de créolisation. C'est un processus qui a commencé depuis 1492 et qui se continue aujourd'hui, sous des formes diverses, de manière ininterrompue.

Mais venons - en processus de créolisation en terre française! Je vous rappelle que les Français arrivent très tardivement aux Antilles, en 1625 très exactement, à l'île de Saint-Christophe, appelée aujourd'hui Saint-Kitts, île située au Nord de la Guadeloupe. Les Anglais d'ailleurs y arriveront à la même date et au même endroit, suivis un peu plus tard par les Hollandais, les Danois et les Suédois. Que se passe-t-il donc entre 1492, moment où Christophe Colomb pose le pied en Amérique et 1625? Que se passe-t-il pendant ces quelques 130 années? Eh bien l'Amérique est partagée, par décision papale, entre les seuls Espagnols et Portugais et les autres puissances européennes de l'époque ont interdiction formelle de s'y installer. Comment donc Français, Anglais et Hollandais ont-ils finalement réussi à trouver une petite brèche et à y poser le pied? Là, il faut revenir un peu en arrière et savoir qu'avant Colomb l'archipel était habité par deux peuples apparentés mais différents, tous deux venus du plateau des Guyanes. L'un dit «Arawak» ou «Taino» venu environ six siècles avant Colomb et qui a essaimé de Trinidad à Cuba; l'autre dit «Caraïbe» venu un siècle avant Colomb et qui a suivi le même parcours, parcours brusquement interrompu à Puerto-Rico par l'arrivée justement des conquistadors espagnols. Les Espagnols avaient bien essayé de soumettre les Caraïbes mais ils avaient échoué. Ce peuple formé de guerriers intrépides avait inventé la guerre de guérilla qui désarçonnait les Espagnols et jamais ces derniers ne réussirent à coloniser les Petites Antilles c'est-à-dire toutes les îles qui se situent après Puerto-Rico, disons des îles Vierges jusqu'à Trinidad en passant par la Guadeloupe, la Dominique, La Martinique, Sainte-Lucie, Saint-Vincent, Grenade etc... C'est la raison pour laquelle on ne parle espagnol dans aucune de ces îles.

Mais résister aussi longtemps à des gens aussi puissants que les Espagnols finit par fragiliser les Caraïbes, ce dont profitèrent les Français, les Anglais et les Hollandais pour leur proposer des traités d'alliance contre leur ennemi commun espagnol. Mal leur en prit! En effet, par cette brèche enfin ouverte, Français, Anglais et Hollandais vont coloniser les Petites Antilles, massacrant jusqu'au dernier les Caraïbes, exactement comme les Espagnols l'avaient fait à l'encontre de leurs cousins des Grandes Antilles, les Tainos.  Et c'est pourquoi dans les Petites Antilles, on parle français, anglais, hollandais ainsi que deux types de créole : les créoles à base lexicale anglaise et le papiamento, fait, lui, d'espagnol et de hollandais sur fond de langues africaines.

Les Français, après Saint-Christophe en 1625, vont donc s'installer en 1635 en Guadeloupe et en Martinique, puis plus tard à Sainte-Lucie et à Grenade. Mais qui s'installe aux Antilles? Quel genre de Français? Quelles langues parlent-ils? Eh bien, vous le savez sans doute, le français que je parle devant vous aujourd'hui n'existait pas au 17è siècle. A cette époque, la France était divisée en deux grandes zones linguistiques: la zone d'oïl au Nord et la zone d'oc au Sud. Dans chacune de ces zones, chaque province parlait son propre dialecte. Dans la zone d'oïl, on trouvait le normand, le poitevin, le picard, le saintongeais etc...; dans la zone d'oc, le béarnais, le gascon, le provençal etc... Ce qui deviendra peu à peu le français sera formé à partir du dialecte de l'Ile-de-France, le francien, par des écrivains et des gens de cour. La cour se situant à Paris, cette langue construite par les lettrés sera imposée au reste du royaume mais le succès de cette opération prendra des siècles et des siècles. Songez seulement qu'en 1789, par exemple, au moment où éclate la Révolution française, seulement 1/3 des Français parlent le français! Songez qu'en 1850, le petit peuple de Marseille parle exclusivement le provençal! Songez aussi que lors de la guerre de 14-18, les troupes bretonnes allaient souvent au feu sans comprendre les ordres de leurs officiers français parce qu'à l'époque 90% de la Bretagne était bretonnante! La France n'est donc devenue réellement, entièrement francophone qu'après la deuxième guerre mondiale. C'était hier! C'est tout récent.

Donc au 17è siècle, les colons débarquent aux Antilles et parlent surtout normand mais aussi poitevin, picard, saintongeais etc...Ils proviennent presque tous des provinces du Nord-Ouest de la France, très peu de la zone d'oc, du sud donc. Ils débarquent et ils n'ont pas une langue unifiée, standardisée qu'ils pourraient facilement imposer aux Caraïbes et aux esclaves africains. D'ailleurs, la majeure partie des colons, hormis quelques cadets de famille, est constituée de colons illettrés à une époque où on est encore loin de l'école gratuite et obligatoire. Très significativement, c'est l'année même où les Français débarquent à la Martinique et à la Guadeloupe que le cardinal Richelieu, alors premier ministre, décide de créer l'Académie française, essentiellement pour mettre fin à l'anarchie orthographique régnante et pour composer un dictionnaire du français. Donc imaginez-vous les 50 premières années de la colonisation des Antilles, entre 1625 et 1670/80 et l'espèce de cacophonie linguistique qui devait régner dans nos îles. Les Espagnols, eux, n'ont pas eu ce problème - et c'est sans doute pourquoi il n'y a pas eu de créole à base lexicale espagnol (hormis le «palenquero» en Colombie) - car durant les trente premières années de la colonisation, seuls les Castillans étaient autorisés à émigrer en Amérique. Les Catalans, les Andalous, les Basques ou les Galiciens étaient interdits de Nouveau-Monde et cela y a sans doute favorisé l'implantation de la langue espagnole. Le français, lui, ne pouvait pas s'imposer aux Antilles, au 17è siècle, puisqu'il...n'existait pas encore.

Les colons français du 17è siècle ne disposaient donc pas d'une langue unifiée qu'ils pouvaient facilement imposer aux Amérindiens et aux esclaves noirs. D'où l'apparition d'abord d'un sabir (sorte de langage tronqué permettant la communication sommaire entre gens ne parlant pas la même langue) appelé baragouin  qui fut utilisé comme médium de communication entre Caraïbes et Français. Certains linguistes affirment que le baragouin aurait posé les bases du créole. Puis, dans un second temps, mais là très vite, en à peine 50 ans, d'une nouvelle langue, le créole, née du contact entre Amérindiens, Blancs et surtout Noirs d'Afrique.

Cette langue est d'emblée la langue maternelle des premiers enfants créoles, c'est-à-dire nés sur place, qu'ils soient blancs ou noirs. Donc quand on lit dans certains dictionnaires français que le créole est un «patois parlé par les Noirs des Antilles françaises», il s'agit purement et simplement d'une ânerie. Le créole fut dès le départ la langue des Noirs et des Blancs nés aux Antilles. Et jamais les Blancs, même quand ils se sont incroyablement enrichis grâce au commerce du sucre de canne à partir de 1670-80, devenant du même coup des «Békés», n'ont cessé de parler créole tout au long des trois siècles et demi d'histoire antillaise. Jamais! Même quand ils ont promulgué le tristement célèbre «Code Noir» en 1685, qui établit une sorte d'apartheid avant la lettre entre les deux races, ils n'ont pas pour autant cessé de l'utiliser. Il faut dire - et là j'en viens à la culture créole - que la plantation de canne à sucre (dite «habitation» dans les territoires français) fut le creuset, la matrice même de la culture créole et qu'en même temps que la langue apparurent progressivement une cuisine créole, une musique créole, une pharmacopée créole, une architecture créole etc...


La langue créole n'est que la colonne vertébrale d'une culture construite et partagée par Blancs et Noirs, cela jusqu'à aujourd'hui. Par exemple, dans la musique créole, on trouve le «bel-air» qui est d'origine africaine et le quadrille ou la mazurka créole qui sont d'origine européenne. Dans les contes créoles, on trouve les contes de Compère Lapin d'origine africaine et la geste de Ti Jean L'horizon d'origine française etc... Ce qui va se passer, hélas, c'est que les Békés, une fois enrichis et devenus des latifundiaires, vont renier cette langue et cette culture qu'ils contribuèrent à créer en la rejetant dans la nègrerie. Toutefois, ce ne fut qu'une posture idéologique qui était tous les jours contredite au sein de l'habitation cannière où Blancs, Noirs et Mulâtres (et Hindous et Chinois après l'abolition de l'esclavage en 1848) étaient bel et bien obligés de travailler ensemble. Qu'on ne voit nul eucuménisme dans cette approche! L'esclavage a régné férocement dans cette île et durant deux siècles et demi les Noirs y furent traités moins que des bêtes de somme. Sur les actes de vente des propriétés, les Nègres étaient placés en fin d'inventaire après le bétail et les meubles!

La langue et la culture créole se sont donc construites dans la violence, dans la douleur et le déni d'humanité mais elles témoignent, qu'on le veuille ou non, du compris (et parfois de la compromission) tri-séculaire entre Noirs, Blancs, Mulâtres, Hindous, Chinois et Syro-Libanais. Ici, pendant trois siècles, le racisme et le rejet de tout ce qui était noir ou africain furent institutionnalisés. Il ne faut jamais oublier cela! Cela explique bien des attitudes que certains d'entre vous qui viennent pour la première fois aux Antilles pourront juger aberrantes, notamment un souci excessif de la couleur d'autrui ou un besoin de ressembler au Blanc en se défrisant systématiquement les cheveux par exemple. Le psychiatre martiniquais Frantz Fanon a très bien expliqué tout cela dans son livre «Peau noire, masques blancs».

Je disais donc que les Békés renièrent la langue et la culture créoles à la fin du 17è siècle. Eh bien au 19è siècle, ce fut au tour des Mulâtres d'adopter la même attitude. Les Mulâtres sont les fils des hommes blancs avec leurs esclaves noirs, jamais l'inverse. Ce sont le fruit de la subornation, de l'intimidation et souvent du viol. Mais, peu à peu, ce groupe a réussi à se constituer en groupe autonome, ni vraiment esclave ni vraiment libre, les fameux «hommes de couleur libres», et une fois qu'ils eurent acquis quelques droits, ils s'empressèrent de rejeter la langue et la culture de leurs mères au profit de celle de leurs pères. Le groupe mulâtre fut celui - surtout à partir de la fin du 19è siècle - qui dénigra avec le plus de constance le créole et sa culture, survalorisant, déifiant, idolâtrant la langue et la culture françaises. A leur yeux, ne pas savoir parler français revenait à être un non-civilisé, un barbare, un nègre africain. A leur tour, les Mulâtres s'exercèrent au racisme anti-nègre, oubliant qu'ainsi ils rejetaient la moitié d'eux-mêmes. Ensuite lorsqu'au début du XXè siècle, on vit apparaître une petite-bourgeoisie noire, celle-ci rejeta à son tour le créole et la culture créole. Enfin vers le milieu du XXe siècle, Hindous, Chinois et Syro-Libanais en firent de même. Ce qui me fait dire que le créole fut une langue quatre fois reniée par ses propres géniteurs en trois siècles et demi d'existence, une langue quatre fois orpheline.  C'est donc un véritable miracle qu'elle ait pu survivre jusqu'en ce début du XXIè siècle!

Mais venons-en au fait! Le créole est-il un patois, un jargon, un dialecte ou une vraie langue, une langue à part entière? Je dois vous dire d'entrée de jeu que bizarrement, une langue ne se définit absolument pas du point de vue linguistique! C'est curieux, c'est étrange, eh oui!, mais c'est comme ça. Une langue se définit politiquement. Avant d'en venir au créole, je prendrai un exemple récent dont les métropolitains ici présents ont dû avoir entendu parler. Tant que la Tchécoslovaquie était un état unitaire, il n'y avait qu'une langue, une seule: le tchèque. Il a suffi que la partie slovaque demande et obtienne son indépendance pour qu'aussitôt, on voit apparaître une langue slovaque! Pourtant quelque chose a-t-il changé du point de vue linguistique depuis la partition? Non! Les films tchèques ne sont pas sous-titrés en slovaque dans les salles de cinéma de Bratislava. Les romans tchèques ne sont pas traduits en slovaque et quand un Tchèque et un Slovaque discutent, ils n'ont pas besoin d'interprète.

On peut prendre aussi l'exemple de l'ex-Yougoslavie. Tant qu'elle était unie, on y parlait une seule langue: le serbo-croate. A l'INALCO, on enseignait le serbo-croate. Il a suffi que Serbes, Croates et Bosniaques se séparent pour que soudainement, on commence à parler de trois langues différentes.   Pourtant, du point de vue linguistique, tout comme pour les Tchèques et les Slovaques, rien n'a changé.

Donc, oui, le créole est bel et bien une langue. C'est une langue à part entière car pendant trois siècles, elle a satisfait sans problèmes aux besoins communicatifs de notre société. A tous ses besoins communicatifs puisque cette société était presque entièrement centrée sur l'Habitation. Un grand linguiste, Roman Jakobson a cette formule très éclairante à propos des langues. Il dit à peu près ceci «Les langues diffèrent moins par ce qu'elles peuvent dire que par ce qu'elles doivent dire.» Bon, c'est vrai que le pouvoir central était français, que la langue officielle était le français et que, comme je vous l'ai expliqué, dès qu'une ethno-classe grimpait d'un cran sur l'échelle sociale martiniquaise, la première chose qu'elle s'empressait de faire, c'était de jeter par-dessus bord le créole et sa culture. Donc, tout dépend du point de vue auquel on se place: du point de vue politique, c'est vrai que le «créole» est un patois - ou plutôt se trouve en situation patoisante - , mais c'est aussi vrai que du point de vue linguistique, il s'agit bel et bien d'une langue. Le créole n'a aucun pouvoir politique qui le soutienne, aucune académie officielle, pas d'orthographe officiellement reconnue, mais du jour où comme c'est le cas en Haïti, il sera officiellement reconnu, eh bien il sera une langue comme les autres. Voilà pour «langue» et «patois»!

Venons-en à «jargon» et «dialecte»! On ira vite: un jargon est un langage de métiers (par exemple «le jargon des informaticiens») ou d'un groupe particulier au sein d'une société dont par ailleurs il connaît et parle parfaitement la langue. Un «dialecte» est une variété de langue: en français, on a le wallon, le québécois, l'ex-pataouette (ou français des «Pieds-Noirs» d'Algérie), le français méridional etc...qui sont des dialectes d'une seule et même langue, le français standard.

Donc, oui, le créole martiniquais est un dialecte d'une macro-langue créole, comme le sont le créole guadeloupéen, saint-lucien ou haïtien. Peu importe que cette macro-langue soit virtuelle, ce qui importe, c'est qu'il y a une très large intercompréhension entre Martiniquais, Guadeloupéens, Saint-Luciens, Haïtiens etc...A l'inverse, il n'y a pas d'intercompréhension entre un Français, un Portugais et un Italien, même si, au départ, lors de l'effondrement du latin, leurs langues n'étaient que des dialectes du latin. De dialectes du latin, leurs langues sont devenues, au fil du temps, des langues très différentes. En effet, il faut voir les choses de manière dynamique car les langues ne vivent pas en vase clos: elle subissent le poids des contraintes politiques, historiques, économiques etc...Pour l'instant, les créoles sont des dialectes d'un macro-créole virtuel mais rien ne dit que dans 50 ans, les choses resteront en l'état. Il est tout à fait possible qu'à terme le créole saint-lucien et le créole martiniquais ne soient plus intercompréhensibles et deviennent non plus des dialectes d'une même langue, mais des langues apparentées certes mais très différentes et surtout non intercompréhensibles comme le sont aujourd'hui le français et le portugais. C'est tout à fait possible!

Abordons maintenant l'avenir du créole! Disons d'abord qu'une langue qui ne s'équipe pas, c'est-à-dire qui ne passe pas la barrière de l'écrit, dans laquelle on n'écrit ni livres ni journaux, qui ne s'enseigne ni à l'école ni à l'université, est une langue condamnée à terme. La galaxie MacLuhan ne signe pas, comme on le croit à tort, la fin de la galaxie Gutenberg. Au contraire: l'écrit se démultiplie en se virtualisant, en se dématérialisant. Le courriel va mille fois plus vite que le courrier! Le texte sur Internet se communique cent fois plus vite que par le livre! L'écrit devient encore plus omniprésent aujourd'hui qu'au temps où nous vivions dans la galaxie Gutenberg. Donc pour survivre, le créole doit absolument devenir une langue écrite. Sur du papier certes, mais surtout sur Internet. Ici, je dois démonter une contre-vérité: le créole s'écrit depuis 2 siècles et demi. La langue s'est constituée en 50 ans à peine, au 17è siècle. Eh bien dès le milieu du 18è siècle, soit à peine un siècle plus tard, il y avait déjà des textes à vocation littéraire en créole. Le tout premier date de 1754. C'est un poème d'amour dû à la plume d'un Blanc créole de Saint-Domingue, Duvivier de la Mahautière. Il s'appelle «Lisette quitté la plaine».  Le nom à particule de son auteur vous renseigne sur son origine: il s'agit d'un Blanc créole, d'un Béké. Eh oui, les Békés, bien qu'ayant renié le créole par posture idéologique, furent les tout premiers à écrire dans ce qu'ils qualifiaient de «patois de nègres». Ce sont encore des Békés qui, au 19è siècle, ont lancé la tradition des fables de La Fontaine traduites en créole: François Marbot à la Martinique en 1846, Paul Baudot en Guadeloupe en 1860, Alfred de Saint-Quentin en Guyane en 1873 etc... Le premier roman en créole date, lui, de 1885. Il a pour titre Alfred Parépou, un Mulâtre Guyanais.

Bref, on a régulièrement écrit et publié en créole depuis deux siècles.  Pourquoi donc, vous demanderez-vous, ai-je posé la question du passage du créole à l'écrit comme une nécessité urgente? Eh bien tout simplement parce qu'il ne suffit pas de coucher une langue sur du papier pour qu'elle devienne automatiquement une langue écrite. La logique de l'oral est très différente de la logique de l'écrit, ne serait-ce que parce qu'à l'oral, on est en présence (ou en contact, si c'est au téléphone) de son interlocuteur et qu'on peut à tout moment lui demander de désambiguïser son propos tandis qu'à l'écrit, scripteur et lecteur ne sont pas en contact direct. Ainsi donc, sur le créole a toujours pesé la chape de plomb de l'oralité et les écrits créoles ont toujours été minorés, voire ignorés, parce que le français avait le monopole de l'écrit. L'écrit créole a toujours été un écrit ludique, secondaire, mal diffusé, et les auteurs créolophones n'ont jamais pris conscience jusqu'à tout récemment de la nécessité de construire une langue créole écrite.

Beaucoup se sont contentés de reproduire soit du créole oral soit du créole mâtiné de français. C'est pourquoi, à l'Université des Antilles et de la Guyane, le GEREC-F (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créole et Francophone), sous la houlette du professeur Jean Bernabé, l'un des plus éminents créolistes mondiaux, s'est attelé non seulement à équiper la langue mais aussi à construire ce fameux créole écrit, cela depuis 1973, c'est-à-dire un peu plus de trente ans. Jean Bernabé a été le premier, aux Petites Antilles et en Guyane, à proposer un système graphique autonome pour le créole, un système en rupture avec la graphie étymologique qui régnait depuis deux siècles. En effet, tant que les scripteurs du créole ne considéraient pas le créole comme une vraie langue mais comme un patois du français ou un dialecte, il n'y avait aucune raison de le doter d'une graphie propre. On écrivait alors le mot créole selon l'origine française de ce mot en cherchant à respecter au mieux l'orthographe, déjà si compliquée du français. Cette graphie étymologique avait de nombreux désavantages: d'abord, elle supposait qu'il fallait au préalable savoir écrire le français pour pouvoir écrire le créole; ensuite elle était incapables de prendre en charge les mots d'origine caraïbe, africaine ou indienne. Comment écrire, en effet, «watalibi», qui désigne une variété de poisson en langue caraïbe puisque cette dernière ne s'écrivait pas? Comment écrire l'africain «soukougnan», qui désigne un sorcier volant, ou encore le tamoul «matalon» qui désigne un tambour rituel? Il fallait créer une graphie autonome pour le créole, une graphie phonético-phonologique et c'est ce que Jean Bernabé a fait. Il a aussi rédigé plusieurs grammaires très importantes. Quant à moi, j'ai écrit cinq livres entièrement en créole entre 1979 et 1987 dont trois romans.

A côté de cela, le GEREC-F mit sur pied divers diplômes de créole pendant ces vingt dernières années, tout cela aboutissant il y a sept ans à la création d'une Licence et d'une Maîtrise de créole à la Faculté des Lettres de l'Université des Antilles et de la Guyane. Le GEREC-F fut aussi à la pointe du combat pour la création du CAPES de créole lequel permet de recruter des enseignants de créole pour le secondaire. Alors, bien évidemment, tout cet énorme labeur de trente et quelques années, ne s'est pas fait sans mal. Notre route a été semée d'embûches de toutes sortes: il nous a d'abord fallu lutter comme la tradition jacobine et centralisatrice de l'état français; ensuite contre les créolophobes martiniquais, tous ceux qui, comme je vous l'ai expliqué, ont renié la langue et la culture créole; contre les faux créolophiles  surtout, tous ces gens qui utilisent le créole comme un fromage pour faire des carrières universitaires par exemple mais qui se fichent royalement de son devenir.

Photo 2

En fait, et là, j'amorce ma conclusion, le problème est aussi plus global. Avec la scolarisation massive des jeunes martiniquais, la diffusion de la radio et de la télévision, la facilité des allées et venues entre la Martinique et l'Hexagone etc...eh bien, notre société a subi, au tournant des années 70, une sorte de mutation linguistique. Le créole qui était jusque là la première langue, la langue maternelle de l'écrasante majorité de la population s'est brutalement retrouvée placée au deuxième rang. C'est le français qui est devenu la langue maternelle des générations qui sont nées à partir de 1970 et cela a déjà des conséquences dramatiques sur l'évolution du créole. Ces jeunes locuteurs sont incapables de porter des jugements de grammaticalité simples à propos d'une phrase créole. Par exemple, n'importe quel Français de l'Hexagone, qu'il soit énarque ou boulanger, vous dira que la phrase suivante: «L'argent auquel mon frère m'a donné» n'est pas grammaticalement correcte. Par contre, les jeunes Martiniquais sont devenus incapables de distinguer le charabia du créole et une phrase comme «lé kadav dé chien ka pit sur l'autoroute»  leur paraîtra tout à fait normale. Loin de moi l'idée de jeter la pierre sur la jeunesse!

En fait, ma génération - que j'appelle la génération intermédiaire entre celle des vrais créolophones et celle des jeunes francophones - ma génération donc porte une lourde responsabilité dans cette lente, et apparemment inexorable dégradation de la langue créole. En effet, lorsqu'en 1981, la Gauche a libéré les ondes et que les radio-libres ont fleuri, on a vu apparaître des radios entièrement créolophones. De prime abord, cela pouvait apparaître comme un plus pour le créole puisque jusque-là la langue créole était confinée aux chansons folkloriques, mais ce fut une catastrophe, une vraie catastrophe. Et je pèse mes mots! Des journalistes non formés en créole, ignorant les données les plus élémentaires de la créolistique, se sont mis à diffuser sur les ondes un créole mélangé de français, tartiné de français, un créole qui ne ressemble plus à rien sinon à du «petit-nègre», faisant ainsi plus de tort que de bien à la langue qu'ils s'imaginaient, sincèrement sans doute, promotionner. En fait, ils n'avaient pas vu que l'oral de la radio et de la télévision est un faux oral, que c'est davantage de l'écrit oralisé que de l'oral spontané. Les journalistes lisent leur papier ou leur prompteur, ils n'improvisent pas! En créole, tout un chacun s'est cru libre d'improviser et on a abouti à l'inverse du résultat recherché. D'ailleurs, personnellement, je n'écoute plus ces radios pseudo-créolophones tellement ça me fait mal d'entendre le charabia qu'elles diffusent à longueur d'antenne.

Chers amis, nous voici presque arrivés au terme de cette petite causerie. Que dire de plus? Que dans l'exercice de votre profession, vous serez, que vous le vouliez ou non, confrontés à la langue créole et à la culture créole. Et là, deux attitudes sont possibles: ou bien vous faites semblant de ne pas les voir et vous les ignorez; ou bien vous faites l'effort d'aller vers l'Autre et de tenter d'appréhender sa culture au-delà des habituels clichés exotiques. La première attitude est, certes, la plus confortable, mais au terme de votre séjour ici, vous n'aurez rien appris de ce pays; la deuxième est plus difficile mais bien plus gratifiante et elle permettra à certains de nouer des amitiés qui se poursuivront au-delà de leur séjour en Martinique. Je sais que la DDE n'est pas indifférente au créole. En effet, parfois, au bord des travaux routiers, elle installe des panneaux disant «Ni moun ka travay dèyè panno-a»  (Il y a des gens qui travaillent derrière ce panneau). C'est une excellente chose car vous convaincrez mieux et plus vite un Martiniquais en créole qu'en français, du moins les gens de plus de 35 ans. J'invite donc les dirigeants de la DDE à multiplier les initiatives de ce genre, à installer une sorte de bilinguisme dans l'entreprise, tant au niveau de l'oral que de l'écrit, car le but de notre combat, à nous créolistes, n'est aucunement, comme l'affirment certains esprits mal intentionnés, de remplacer le français par le créole mais bien d'instaurer un rapport d'égalité et de solidarité entre ces deux langues.

Nous savons très bien que le français demeurera toujours la première langue au niveau de l'administration, de la justice, de l'école etc...mais nous demandons une place pour le créole, une vraie place. Pas un simple strapontin. Si donc la DDE a besoin du GEREC-F pour organiser des cours de créole, nous sommes preneurs! Si vous avez besoin de nous pour traduire en créole des panneaux ou des affiches, nous sommes aussi preneurs! Maints services de l'Etat font déjà appel à nous dans ce sens et la collaboration se passe fort bien.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, je vous remercie de m'avoir écouté!

Raphaël CONFIANT

colibri
•Cos'è la cultura creola?, traduction en italien par Monica Neri.
 

Viré monté
 

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MessageSujet: Re: Kontinye fe LEKOL an FRANSE an se VYOLASYON DWA MOUN    Ven 12 Mai 2017 - 7:42

Sa a se yon lot ATIK yon lot PWOFESE lan UNIVERSITE DES ANTILLES ap bay sou LANG KREYOL lan ak ANTESEDAN l.

Lan ATIK sa a ,misye ap pale de AIME CESAIRE ,yon bon EKRIVEN men ki te genyen yon ALYENASYON lakay li.
CESAIRE te toujou vle pou MATINIKE yo voye bon FRASE monte.
Se menm jan ak LEOPOLD SEDAR SENGHOR ki te vin yon "joke" pou SENEGALE yo ,le ke apre ke l pran RETRET li ,misye te konn rele moun lan RADYO pou l korije FOT FRANSE.
jenn yo te deja ap komanse we ke LANG FRANSE an ,ap kreye yon ALYENASYON lakay yo pa rapo ak WOLOF lang natif natal pou plis ke 60%POPILASYON an.Yon lang ki gen RASIN li lan LANG ke ANSYEN EJIPSYEN yo te pale.

Tankou m te remake l deja ,se ABE GREGWA ki te reyisi "ede" ENPOZE LANG FRANSE an ,ann AYITI.Pou youn lang FRANSE an pa t gen PRESTIJ ke li te vin genyen ,byen apre LENDEPANDANS.
RUDOLF ETIENNE ap komante sou LIV ALYSON SEPINWALL lan (INIVESITE KALIFONI).Pwofese SEPINWALL ekri anpil sou sa ak KONTRBISYON ABE GREGWA lan ENPOZISYON LANG FRANSE an kom LANG EDIKASYON ak ADMINISTRASYON:
http://potomitan.info/cesaire/metamorphose.php

Césaire

Précurseur d’une métamorphose

Tracé d’une aliénation



Rodolf Étienne

 
Rodolf Etienne


I. Tracé d’une aliénation

Eléments de définition

Puisqu’il en faut une pour ouvrir le débat, considérons la définition suivante du terme créole, tirée du dictionnaire Larousse, n. et adj. d’abord attesté sous les formes hispanisantes crollo (1598), criollo (1643), puis francisé en créole, en 1670. Il est emprunté à l’espagnol criollo (1590), lui-même emprunté au portugais crioulo, seulement attesté en 1632 au sens de «métis noir né au Brésil». Ce mot est dérivé, avec un suffixe mal éclairci, de cria, dérivé régressif de criar «élever» (espagnol criar), issu du latin creare, signifiant «créer».
(…)

L’expression  langue créole, attestée en 1688 et reprise au XIXème siècle, est probablement un emprunt direct au portugais, à en juger par la localisation de la première attestation relative au créole portugais parlé au Sénégal1. Et jusqu’à la fin du XIXème siècle, les créoles étaient considérées comme une simple altération du français, de l’anglais, du néerlandais, du portugais ou de l’espagnol. Leur apparition est liée à l’esclavage, réunissant des locuteurs de plusieurs langues africaines et ceux d’une langue européenne.
(…)

Guy Hazaël-Massieux, dans son exposé «Une légitimité du troisième type: la légitimité créole», confirme: «D’un mot qui au départ servait à classer des personnes en croisant le lieu de naissance et l’origine parentale, on est passé à un adjectif qui peut s’appliquer au langage, au mode de vie et pour finir à une société et à un modèle social».

Le créole est aujourd’hui langue nationale aux Seychelles, à Maurice et en Haïti.

Cette définition qui a suscité de très nombreux commentaires a l’avantage, pour le cas qui nous intéresse, de préciser une certaine généalogie.

En la confrontant de façon arbitraire, aux analyses de Moreau de Saint-Méry et de l’Abbé Grégoire, nous tâcherons d’exprimer le Tracé d’une aliénation.

Des Hommes. Des idées.

Médéric Moreau de Saint-Méry, né à Fort-Royal, en Martinique, le 13 janvier 1750 est issu d’une lignée très tôt inscrite dans la magistrature coloniale. Son père, Bertrand Médéric Moreau, était substitut du procureur du roi, tandis que son grand-père, Jean Médéric, fut commis du greffier du Conseil supérieur, puis juge criminel et civil. Ainsi, Médéric Moreau de Saint-Méry jouissait-il d’une renommée certaine dans la haute société de la colonie. Et c’est en suivant une voie toute indiquée qu’il sera nommé au Parlement de Paris en 1771, puis avocat au Cap, à Saint-Domingue, en 1776.

Franc-maçon progressiste et assidu, il figure parmi les fondateurs des fameux Cercle des Philadelphes2 et Club Massiac3. Philanthrope, il revendique néanmoins dans ses ouvrages et prises de position le despotisme légal du régime esclavagiste et la ségrégation contre les Libres de couleur, affirmant, ou réaffirmant le cas échéant, le fameux «préjugé de couleur». Député de la Martinique à la Constituante, il sera l’une des figures de proue de la controverse qui, en 1791, aboutit à la consécration constitutionnelle de l’esclavage4.

Médéric Moreau de Saint-Méry semble avoir toujours été agité entre ses principes familiaux, ses ambitions réformistes et ses origines créoles. Il meurt, dans une relative pauvreté, le 28 janvier 1819. Il est surtout connu pour sa théorie arithmétique de l’épiderme ou classification du métissage.

Henri Grégoire, dit l’Abbé Grégoire est né à Vého, près de Lunéville, en région Lorraine, le 4 décembre 1750. Ecclésiastique, issu d’une famille de paysans pauvres, il sera de toutes les grandes batailles en faveur des droits de l’Hommes et du Citoyen, de 1789 à 1831, année de sa mort.

Dès son premier ouvrage Essai sur la régénération civile, morale et politique des Juifs, publié en 1789, Grégoire prendra part à tous les débats idéologiques et politiques de son temps, soit au sein de l’Assemblée Constituante, soit à la Convention, soit au sein même du Clergé.

On doit notamment à l’Abbé Grégoire: De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, ouvrage publié en 1808, qui fera pendant longtemps office de référent, suscitant l’admiration des uns contre l’indignation des autres. En septembre 1801, il est de ceux qui manifestent violemment face à Napoléon Bonaparte leur opposition à l’envoi de l’expédition Leclerc5 contre le nouveau gouvernement de Toussaint Louverture.

Calomnié, rejeté par l’Eglise, démuni, mais néanmoins estimé du peuple, l’Abbé Grégoire meurt à Paris le 20 mai 1831.

Farouches adversaires des querelles législatives sur les colonies liées à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, Moreau de Saint-Méry et l’Abbé Grégoire nous ont légué une somme d’œuvres qui nous éclairent entre autres, sur les conceptions créoles de leur époque.

Médéric Moreau de Saint-Méry et le «Patriotisme créole»

Moreau de Saint-Méry est considéré comme l’un des plus brillants esprits du Patriotisme créole du XVIIIème siècle français.
C’est en tout cas l’argument du professeur John Garrigus, associé au département d’histoire de l’Université du Texas.

Publié en 1750, par le juriste créole Emilien Petit, «Le Patriotisme américain ou Mémoires sur l’établissement de Saint-Domingue» énonçait l’idée d’une identité créole. L’ouvrage connu un vif succès dans les colonies et singulièrement à Saint-Domingue. Emilien Petit produisait là un brillant plaidoyer en faveur «des réformes politiques longtemps attendues», et qui pourraient insuffler un «esprit patriotique dans l’âme créole».

Presque vingt ans plus tard, en 1768, le Hollandais Cornélius de Paw6, publiait «Recherches philosophiques sur les Américains» et relançait la polémique à propos de la nature même des Amériques et, par voie de conséquence, sur la nature physique, mentale et morale de ceux qui y vivaient. De Paw soutenait que les conditions climatiques américaines, et spécialement l’humidité excessive qui y régnait, affectaient également les êtres humains… en les affaiblissant.

Garrigus signale que ces recherches suscitèrent l’indignation tenace de l’Américain Thomas Jefferson, principal auteur de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, et de l’historien et homme politique jamaïcain, Brian Edwards, abolitionniste convaincu. Tous deux réfutaient avec violence les conclusions de de Paw.

Moreau de Saint-Méry, influencé par Petit, n’était pas moins perturbé par tous ces débats. Garrigus précise: «Étant créole martiniquais, Moreau n’était pas aussi pessimiste que de Paw au sujet des effets du processus de créolisation, mais il acceptait le principe que naître aux Amériques affectait le corps et le comportement humains». Et si le Patriotisme créole de Moreau souffrait quelque peu des opinions des théoriciens de la physiologie humaine de son époque, son parti pris du préjugé de couleur en diminua encore la portée.

De l’avis des colons, les hommes de couleur libres, plus encore que les esclaves, représentaient un danger pour le maintien de la paix et de la prospérité de la colonie. Le Patriotisme créole reposait donc sur trois bases: une opposition franche à une administration coloniale «tyrannique» de la Métropole, la «blancheur» que seuls les patriotes avaient tous en commun et leur intime conviction que tout compromis sur la citoyenneté des gens libres de couleur serait ni plus ni moins que fatal à la colonie. La prospérité de l’île ne s’entendait, pour eux, qu’exclusivement à leur profit et celui de leurs épigones. Pour beaucoup de Patriotes coloniaux en 1790 et 1791, la peur que les gens de couleur libres puissent être aussi reconnus comme des patriotes créoles, vertueux de surcroît, était beaucoup plus forte que la peur d’une révolution des esclaves, à laquelle, d’ailleurs, personne ne croyait.

Tirées des Descriptions, ses quelques définitions élaborées par Moreau de Saint-Méry pour soutenir ses thèses se passent de commentaires:
•Des créoles blancs: Les Américains qui ont reçu le jour à Saint-Domingue et qu’on désigne sous le non de Créols, sont ordinairement bien faits et d’une taille avantageuse. (…) Leur regard est expressif, et annonce même une sorte de fierté (…).
 
• Des esclaves créoles: Les nègres créoles naissent avec des qualités physiques et morales qui leur donnent un droit réel à la supériorité sur ceux qu’on a transportés d’Afrique, et ce fait qu’ici la domesticité a embelli l’espèce. (…) À l’intelligence, le nègre créole réunit la grâce dans les formes, la souplesse dans les mouvements, l’agrément dans la figure, et un langage plus doux et privé de tous les accents que les nègres africains y mêlent. Accoutumés, dès leur naissance, aux choses qui annoncent le génie de l’homme, leur esprit est moins obtus que celui de l’Africain. (…).
 
• Des affranchis: Les affranchis sont plus universellement connus sous le nom de Gens-de-Couleur ou de Sang-mêlés, quoique cette dénomination, prise exactement, désigne aussi les nègres esclaves. Dès que la Colonie eut des esclaves, elle ne tarda pas à former cette classe intermédiaire entre le maître et l’esclave. (…)

A ces définitions suivent la monstrueuse classification du métissage que l’on connaît bien pour l’avoir souvent critiquée…

«Les lois d’après 1769 devaient garantir que l’identité «créole» reste manifestement blanche. Il ne fut jamais reconnu que les gens libres de couleur puissent eux-mêmes être créoles», confirme John Garrigus.

Pourtant, voilà ce que dit Moreau des «mulâtresses»:
•Ce que j’écris en peignant les Créoles blanches lui convient parfaitement, si on le fait rapporter à l’élégance de formes, à la facilité des mouvemens. (…) L’être entier d’une Mulâtresse est livré à la volupté, et le feu de cette Déesse brûle dans son cœur pour ne s’y éteindre qu’avec la vie. (…). Et la nature, en quelque sorte, complice du plaisir, lui a donné charmes, appas, sensibilité, et ce qui est bien plus dangereux, la faculté d’éprouver encore mieux que celui avec qui elle les partage, des jouissances dont le code de Paphos ne renfermait pas tous les secrets. (…).

Enfin, signalons cet extrait particulièrement éloquent sur le langage créole:
•J’ai à parler maintenant du langage qui sert à tous les nègres qui habitent la colonie française de Saint-Domingue. C’est un français corrompu, auquel on a mêlé plusieurs mots espagnols francisés, et où les termes marins ont aussi trouvé leur place. On concevra aisément que ce langage, n’est qu’un vrai jargon.

D’ailleurs, ces investigations le pousseront même à publier, dans ses «Descriptions», une version des célèbres élégies  «Lisette quitté la Plaine» et «Quand cher zami moin va rivé».

Henri Grégoire et le créole

À l’analyse, l’exégèse de l’œuvre de l’Abbé Grégoire, se révèle une longue suite de superlatifs, de sorte que la tendance générale est visiblement à l’apologie. Henri Grégoire est présenté invariablement comme le «Défenseur de tous les parias de la Terre», définition qu’il s’accordait d’ailleurs lui-même. Sans vouloir contredire la portée humaniste de son engagement, force est de constater, confrontée à la culture et à la langue créoles, les conclusions de l’Abbé Grégoire ne cessent de pêcher.

On signalera, dans un élan d’honnêteté, ses multiples interventions à la Constituante et à la Convention, en faveur des libertés: émancipation des Juifs, abolition de la traite et de l'esclavage des Noirs, suppression de la peine de mort, suffrage universel sans restriction, liberté d'expression, liberté des cultes et esquisse des relations internationales.

Ceci posé, intéressons-nous quelque peu à sa relation au créole.

Dans «Grégoire et Haïti: un héritage compliqué», Alyssa Goldstein Sepinwall, professeure d’histoire à l’Université de Californie, aux Etats-Unis, présente une vue controversée de l’héritage séculaire de l’Abbé Grégoire. Ainsi débute-t-elle: «Engagé plus qu’aucun de ses contemporains dans la cause de l’indépendance haïtienne, et pourtant convaincu que ce peuple avait besoin de son aide morale pour en avoir tous les fruits, Grégoire occupe une position tout à fait particulière dans l’histoire de la colonisation».

Partisan de la «Régénération», idée très répandue durant toute la période révolutionnaire - on parlait alors de la régénération pour signifier amélioration, libération de la corruption et surtout renouvellement social - Grégoire en proposait une vue nuancée, guidée par les seuls canons du Christianisme. Dès son essai de 1788, «La régénération physique, morale et politique des Juifs», il définissait ses orientations.

Cette «Régénération» sera le maître mot des relations que Grégoire entretiendra avec les dirigeants de la nation haïtienne. C’est, en tout cas, ce que l’on conçoit en examinant sa longue correspondance, tout autant avec les personnalités de l’élite noir du Nord que de celles mulâtres du Sud.

Grégoire rencontre Julien Raimond, mulâtre haïtien, à Paris en octobre 1789, en compagnie d’Ogé, de du Souchet de Saint-Réal, d’Honoré de Saint-Albert et de Fleury. Ce sont les députés que la Société des Citoyens de Couleur7 proposaient à la représentation à l’Assemblée nationale. A la séance de la Société des Amis des Noirs8, le 11 décembre suivant, Grégoire donnait lecture de son Mémoire en faveur des gens de couleur, manifestant ainsi une maîtrise certaine de la question coloniale à Saint-Domingue et particulièrement à propos du fameux préjugé de couleur.

Sa correspondance avec Toussaint Louverture est également notoire. Toussaint sollicitait souvent les idées de Grégoire, notamment en matière d’organisation religieuse.

L’Abbé ne cessera jamais d’entretenir avec Haïti ces relations, que d’aucuns ont jugé, avec raison certainement, trop imprégné de paternalisme, voire d’une dynamique d’ingérence à peine voilée.

Mais, ce sont ces relations avec Christophe qui nous éclairent véritablement sur ses opinions liées au créole. En 1819, l’ancien évêque de Blois publie ses Observations sur la constitution du Nord d’Haïti et sur les opinions qu’on s’est formée en France de ce gouvernement. Il y dénonce directement, la monarchie de Christophe: «Cette forme de gouvernement est d’autant plus choquante qu’elle contraste avec les principes actuellement disséminés dans les deux hémisphères et qui tous les jours, ce développant avec plus d’énergie, changeront progressivement la face du monde politique». Le vaudou n’est pas non plus épargné, tandis que sa pratique est très répandue dans l’île et qu’il est très décrié par les chroniqueurs européens.

Sur la question créole, Grégoire sera plus prolifique. Alyssa Goldstein Sepinwall nous guide: «Même si Grégoire avait des doutes sur certains aspects de la civilisation européenne, il pensait qu’elle était le seul espoir de salut pour les peuples non occidentaux. Il n’était pas prêt à voir dans leurs propres coutumes autre chose que de la sauvagerie. Le seul rôle des Haïtiens était d’écouter et de suivre ses avis, du moins c’est ce qu’impliquait toute son attitude».

Alors, à proprement parler, que pensait Grégoire de la culture et de la langue créole? «Son désir de voir les Haïtiens imiter les Français s’appliquait aussi à la langue», débute Alyssa Goldstein Sepinwall. «Il souhaitait qu’il n’utilisent que le français. S’appuyant sur le précédent de l’entreprise menée par la Révolution française contre les patois, il conseillait au général Inginac9, militaire de l’armée de Christophe, d’éliminer purement et simplement le créole, qui n’était finalement à ses yeux qu’un jargon et non une vraie langue». Grégoire commettait là un péché par omission, s’étant laissé certainement corrompre par «ce que la civilisation a de vicieux et de hideux», pour reprendre des mots qu’il avait employé lui-même. Sepinwall conclut de manière laconique, contre le «défenseur des parias»: «Haïti était précisément en train de s’éloigner du domaine français et de consolider son autonomie nationale. Grégoire négligeait le rôle du créole en tant que langue de la résistance et il conseillait aux Haïtiens de parler seulement le langage des esclavagistes, des anciens colonisateurs».


Rappelons, sur le ton de la pertinence, cette phrase de Grégoire, tirée de son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, lu le 4 juin 1794 devant le Comité de l’instruction publique française: «Ainsi disparaîtront peu à peu les jargons locaux, les patois de six millions de Français qui ne parlent pas la langue nationale. Car, je ne puis trop le répéter, il est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés10».

Ces extraits, nous l’espérons, soulignant le Tracé d’une aliénation, mettront en évidence des influences et des dynamiques, dont nous sommes, peu ou prou, aujourd’hui encore des cautions. Sans nul doute que ces influences, ces dynamiques ont engagées nos destinées créoles dans des trajectoires dominées, trajectoires dont nous devons envisager au mieux les enjeux et les perspectives, afin de nous bien situer dans nos engagements culturels, identitaires et politiques.

Il est cependant triste de remarquer que, malgré toute, ces influences et ces dynamiques guident, de manière inconsciente peut-être, nos choix individuels ou collectifs.

II. Eloge de la créolité: les débats d’une polémique

Cette généalogie posée, on saisira mieux la complexité dans laquelle nous nous engageons en abordant le débat de fond : Aimé Césaire, précurseur d’une métamorphose.

Osons alors un grand bon dans le temps… vers l’avant de nous-mêmes. Projetons-nous en 1989, année de parution de «Éloge de la créolité», signé des noms de Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Bernabé, ouvrage publié chez Gallimard.

«Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiaques, nous nous proclamons Créoles, déclaraient dans leur incipit nos trois auteurs, poursuivant: «cela sera pour nous une attitude intérieure, mieux: une vigilance, ou mieux encore, une sorte d’enveloppe mentale au mitan de laquelle se bâtira notre monde en pleine conscience du monde». C’est par ces mots, qui auront d’ailleurs produit un retentissant écho international, que Chamoiseau, Confiant et Bernabé entamaient le débat de la créolité moderne. Hors d’un examen approfondi, nous noterons seulement qu’Éloge manifeste un réel tournant dans l’approche de l’identité créole et, certainement plus encore, dans son intellection. Malgré les diverses critiques qu’il a suscité, ce texte apparaît, invariablement, comme l’acte de naissance de cette créolité qui aujourd’hui nous porte, au début de ce XXIème siècle que l’on nous annonce bouleversant pour les humanités et les identités du monde.

Il n’est pas vain de noter également que, selon nos auteurs, cette créolité, qui s’éclaire de multiples diffractions, «ne s’adresse pas aux seuls écrivains, mais à tout concepteur de notre espace, dans quelque discipline que ce soit», participant ainsi à «l’émergence, ici et là, de verticalités qui se soutiendraient de l’identité créole tout en élucidant cette dernière, nous ouvrant, de ce fait, les tracés du monde et de la liberté».

On aurait tort aussi de ne pas remarquer la filiation et les nombreuses références à ceux «qui ont porté étincelles à nos obscurités»: Gilbert Gratiant, Edouard Glissant, René Depestre, Frantz Fanon, Frankétienne.

Bien évidemment, on ne le sait que trop, le Grand Poète, Aimé Césaire, figure également parmi cette liste. On y apprend ainsi que «la négritude césairienne a engendré l’adéquation de la société créole, à une plus juste conscience d’elle-même». Que se réclamant «à jamais fils d’Aimé Césaire», nos auteurs le sacrent, bien mieux qu’un «anti-créole», un «anté-créole». Et là même, nous touchons au coeur du débat ! Aimé Césaire et le créole.

Mais poussons encore plus avant… En 1993, dans le cadre du quatre-vingtième anniversaire d’Aimé Césaire, deux ouvrages vont marquer l’actualité littéraire martiniquaise. Et pour cause! Il s’agit de «Aimé Césaire, le nègre inconsolé» et «Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle». Le premier est signé Roger Toumson et Simonne Henri-Valmore et le second Raphaël Confiant. On aura vite saisi que si «Le nègre inconsolé» relevait plus de l’hagiographie, «La traversée» était comme son antithèse. Mais, pour nous, le plus intéressant, ce sont ces chapitres où Confiant, pressé de régler ses propres comptes, revient sur la créolité du père de la négritude. «Traversée paradoxale», éclaircit les positions, tout au moins, remarquons le, celles de son auteur. Dans la deuxième partie de son livre, intitulée «L’homme de tous les paradoxes», Confiant examine le paradoxe créole césairien. Et il déclare: «Aimé Césaire entretient un rapport étrange, jamais sérieusement élucidé par la critique, avec la langue créole». Il nous propose ainsi ses avis sans appels: «Quand on interroge l’œuvre littéraire de Césaire, l’occultation totale de ce qu’on appelle de nos jours la Créolité saute aux yeux», et plus loin: «Si dans le théâtre césairien apparaissent, ici et là, de manière décorative, des chants en créole, la rhétorique même de l’auteur est étrangère à l’oraliture créole dans laquelle il a dû forcément être immergé au cours de ses premières années». Délié, Confiant, ne se gêne plus pour parler explicitement de «refoulement manifeste». Et, par un jeu d’image pour le moins saugrenue, par une gymnastique quasiment macabre de l’esprit, c’est véritablement satisfait qu’il conclue, et note finalement que cette «occultation totale» est le «résultat d’une inévitable castration», et le signe d’un «refoulement du sexuel» chez Aimé Césaire. La polémique était, pour cette fois, bel et bien lancée.

Jean Bernabé, lui aussi tint à y rajouter ses avis. En 1993, voulant lui aussi fêter le Chantre, il mêlait sa voix à celle de Confiant dans un article intitulé «Choix de langue et créativité littéraire chez Aimé Césaire». Dans cet article, Bernabé s’appuyant sur une interview de Césaire, datant de 1975, accordée à Jacqueline Leiner à l’occasion de la réédition de  Tropiques11, approfondissait ces conclusions. Les créolistes révélaient, pour l’occasion, leurs vraies visages.

À la question: «Écrite en créole, la revue n’aurait-elle pas atteint un public plus étendu?», Césaire avait commis l’affront, à en croire Jean Bernabé, de répondre: (…) Pour la rédiger en créole, il aurait fallu que les questions de base soient résolues. D’abord, la question de la légitimité de la langue. Ensuite, qu’il y ait une grammaire, une orthographe». Mal lui en pris donc, puisque pour Bernabé, là était la preuve que l’approche de Césaire du créole de cette époque, relevait purement et simplement du «trauma de l’esclavage et de la colonisation», le technicien rappelant, à qui voulait l’entendre, qu’il y relevait chez Césaire «un catastrophisme tragique et irrédentiste en matière d’identité culturelle». Césaire avait ainsi, toujours selon Bernabé: «récupéré, voire conquis une langue de substitution, la langue française, laquelle, dans sa psyché, sembl(ait)e fonctionner comme un véritable butin de guerre». Et, le plus édifiant: «Dès lors, le créole, en tant que langue disparaî(ssai)t du champ de la conscience créatrice (sinon de l’inconscient) du poète et cela pour trois raisons: premio, parce qu’il (était) est vécu comme la langue du compromis, voire de la compromission historique avec le colonisateur, la langue de la défaite, de la capitulation, de la reddition; deuxio, parce que c’(était)est une langue née d’amours ancillaires, voire du viol, une langue marquée par les stigmates de l’esclavage; et tercio, parce que c’(était)est, dans la configuration sociolinguistique de nos pays, la langue qui occup(ait)e la position basse.

Cet article qui a été reproduit en juin 2008, quelques semaines seulement après les funérailles du poète, n’avait visiblement que pour unique but de rendre compte, voire, de réaffirmer la rupture entre les «fils à jamais» et le «Père fondateur».

Annie Lebrun, grande amie d’André Breton, spécialiste de l’œuvre de Césaire, dans un texte publié en 1994 et qu’elle intitulait, solidaire: «Pour Aimé Césaire», prenant le contre-pied de ces déclarations, débutait, sans ambages, «Ni nègre, ni créole, ni même tiers-mondiste… etc…». La spécialiste lançait son pavé dans la mare et affirmait que ces «fils à jamais» n’était rien d’autres que des parricides, au profit de la créolité.

Dans une intervention prononcée au théâtre municipal de Fort de France, le 1er février 1995, et reprise au centre des Arts de Pointe-à-Pitre le 10 février suivant titrée: «Aimé Césaire: liberté de langage, langage de la liberté», elle estimait que: «À l’évidence, ce n’est pas Césaire qui a changé, ce n’est pas la négritude qui a changé, mais ce sont ceux qui n’en n’ont plus besoin et qui en sont même gênés pour se placer sur la scène parisienne». Elle stigmatisait ensuite Chamoiseau, Confiant et Bernabé, tous mis ensemble, en resituant judicieusement l’engagement de Césaire entre négritude et créolité: «Sans la subversion mise en œuvre par ces renversements, dont Césaire aura su faire du langage le théâtre premier, jamais la réalité créole n’aurait pu apparaître en tant que telle». Elle s’efforçait de remettre les pendules à l’heure, en accordant une fois de plus, puisque besoin semblait en être, négritude et créolité: «Encore que l’important soit loin d’être là, dans le peu ou le trop peu de créolité. Mais devant l’extraordinaire liberté dont Césaire investit tout le langage, en y faisant revenir avec chaque mot une multiplicité des présences déniées, anéanties, mutilées». Puis, elle poursuivait, plus loin: «Ce degré d’intensité où le moindre frémissement peut provoquer le réveil de toute la forêt mentale, la langue choisie n’a plus en soi aucune importance, puisque la sensibilité, revenant violemment à elle-même, suscite une déroute de tous les modes de pensers habituels, pour ouvrir à bride abattue les grands chemins d’une liberté inconnue».

S’inspirant de la polémique suscitée par les créolistes, l’universitaire Jeanne Chiron, également spécialiste de Césaire concluait, elle, à une «filiation complexe», entre les tenants de la créolité et le père de la négritude. Resituant elle aussi le débat, elle nous en offre une approche originale: «La polémique se fonde sur une critique réductrice des propos de Césaire, soigneusement sélectionnés, et est alimentée par une perte de crédibilité politique et par l’enjeu actuel d’un manifeste littéraire qui ne peut s’opposer totalement à cette figure tutélaire et ressasse donc les griefs les plus populistes».

Daniel Delas, professeur à l’université de Cergy-Pontoise, autre spécialiste de l’œuvre de Césaire, dans "Aimé Césaire, écrivain créole?", publié dans le numéro d’août-septembre 1998 de la revue littéraire Europe nous propose ce jugement médité: «Le projet du poète Césaire, c’est en forant les mots, en les liant et en les déliant, en les marronnant à son rythme enragé, en les entrechoquant violemment, de faire jaillir l’étincelle sans laquelle il n’y a pas d’humanité, créole ou non…». La négritude semblait donc pour tous ceux-là lié, et de manière inévitable, à la créolité. Pour eux, créolité et négritude semble concomittants, comprenons inséparable…

Toutefois, nous sommes forcé de reconnaître, au profit des créolistes, que «Eloge» et «Traversée», tout compte fait des articles et autres critiques qu’ils ont suscité, en actualisant, non seulement, le débat de la relation d’Aimé Césaire à la créolité, mais également de la négritude césairienne à la créolité, alimentent tout autant notre littérature que notre mémoire et, pour reprendre cette formule chère à Edouard Glissant, «Le Discours antillais».

Posée ainsi, la créolité nous éclaire de nos diversités, de nos paradoxes et de nos complexes.

III. La parole à Aimé Césaire

Voilà maintenant le temps venu pour nous d’aborder la voix même de celui incriminé.
"Aimé Césaire et le créole." Le sujet a déjà beaucoup fait couler l'encre, comme nous l’avons noté. Il a fait l'objet de nombreuses recherches et analyses. On citera "Aimé Césaire" de la spécialiste Lilyan Kesteloot, en 1989, ou encore, comme nous l’avons déjà présenté, "Une Traversée paradoxale du siècle" de l'écrivain martiniquais Raphaël Confiant, en 1994. Sous le titre "Négritude et créolité", Jean Bernabé, a, lui aussi, étudié la question, dans la revue Europe, numéro d'août - septembre 1998. Dans cette même revue, Daniel Delas, a aussi exposé son point de vue. Et, c’est sur un ton lapidaire, que dans "Les créolistes et Aimé Césaire: une filiation complexe", l'universitaire Jeanne Chiron, interroge: "Césaire, aliéné?".

Ce ne sont là que quelques exemples, et toutes les conjectures ont été élaborées. Certaines, à l'examen, plus fanatiques que sincères.

Le plus intéressant, c’est tout de même que le Chantre lui-même a aussi laissé traces de ses relations avec la langue, la culture et l’identité créoles.
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