Le dimanche 06 avr 2008
Il est un écrivain japonais
Rima Elkouri
La Presse
Petit, Dany Laferrière rêvait d'entrer dans un livre et de ne plus jamais en ressortir. C'est un peu ce qui lui arrive dans Je suis un écrivain japonais, son tout dernier roman dédié à tous ceux qui voudraient être quelqu'un d'autre. Rencontre avec un brillant écrivain japonais.
On s'est donné rendez-vous dans un restaurant japonais. Ça faisait drôle de rencontrer en entrevue le chroniqueur de la page d'à côté et d'apprendre qu'il est un écrivain japonais. Ou enfin l'ex-chroniqueur de la page d'à côté, devrais-je dire. Un dimanche de novembre, cinq ans jour pour jour après avoir publié sa première chronique dans La Presse, paf! Dany Laferrière nous a annoncé que c'était fini. Depuis, je fais partie de ces lectrices qui s'ennuient de son regard fin, de sa façon d'aborder les choses comme personne d'autre dans le paysage médiatique québécois.
Pourquoi avoir abandonné la chronique? lui ai-je demandé d'emblée, avant même de parler de son identité japonaise. Parce que c'était prévu comme ça, dit-il, tout simplement. Parce qu'il s'était dit en commençant que ça durerait cinq ans. Parce qu'il ne peut pas commencer quelque chose sans en voir la fin.
Heureusement, on peut continuer à le lire. Lui qui avait dit qu'il n'écrirait plus de roman n'a pas tenu promesse. Et c'est tant mieux. «Les fumeurs prennent plus souvent la décision d'arrêter de fumer que moi! Je pense que c'est George Bernard Shaw qui dit: c'est facile d'arrêter de fumer, la preuve, je l'ai fait des dizaines de fois! Au moment où on le dit, on ne peut pas ne pas y croire. Mais le temps, c'est le temps.»
Avec le temps, donc, à l'invitation de son éditeur français (Charles Dantzig, chez Grasset), Dany Laferrière a fini par écrire Je suis un écrivain japonais (Boréal). L'histoire d'un écrivain qui veut écrire un livre dont il n'a que le titre: Je suis un écrivain japonais. La chose vient aux oreilles de l'ambassade japonaise et finit par provoquer une crise identitaire au Japon. Car comment un écrivain noir vivant à Montréal, et n'ayant jamais mis les pieds au Japon, peut-il s'autoproclamer écrivain japonais?
Avec ce roman qui joue allégrement avec le vrai et le faux, Dany Laferrière est vraiment, semble-t-il, devenu un écrivain japonais. Il n'en est pas peu fier. «Va sur le site d'Amazon, tu verras...» Ne sachant plus si on était dans le réel ou dans la fiction, si moi, devenue tout d'un coup une journaliste japonaise, j'interviewais devant un plat de sushi l'auteur qui disait vrai ou le narrateur qui me narguait, je suis allée voir. Dans la section «littérature japonaise», son roman figure bel et bien parmi les best-sellers, devançant même Bashô, un de ses poètes fétiches qui traverse le livre. «C'est ma petite joie personnelle d'avoir abusé de la machine!» dit l'écrivain, sourire en coin. Sa deuxième petite joie, ce serait que le titre intrigant de ce nouveau roman fasse enfin concurrence à celui de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer. Car depuis 23 ans, il ne se passe pas une journée, peu importe où il se trouve dans le monde, sans que quelqu'un ne vienne lui dire: «Ah! C'est vous qui avez écrit Comment faire l'amour...» «Et c'est toujours quelqu'un qui n'a pas lu le livre! Là, on va me dire: «Ah! C'est vous, l'écrivain japonais!»«
Ce livre n'est pas un livre, dit Laferrière. Alors, c'est quoi? «C'est comme cet aphorisme de Lichtenberg qui dit: C'était un couteau sans lame qui n'avait pas de manche.» On comprend assez vite en lisant ce roman à portes coulissantes japonaises, qui se donne un air faussement léger, que l'on est loin du simple gag. Il y a là une réflexion profonde sur l'identité et le rêve. Au coeur de cette réflexion, la conviction que l'on n'a pas besoin de quitter sa chambre pour quitter son identité, pour quitter «la prison du réel».
«L'identité est quelque chose qui arrête la possibilité de rêver», déplore l'écrivain. «À un moment donné, on parvient à vous convaincre d'arrêter de rêver. Le réel prend une part tellement grande dans votre vie qu'il efface le rêve. On se dit: C'est ça. C'est ça qui est ça. Mais ce n'est pas ça qui est ça!»
Je suis un écrivain japonais est aussi une réflexion sur la création. «C'est un livre de vieil écrivain en fin de parcours qui fait son art poétique.» On nous y explique finalement comment se construit un livre. On démonte la machine à l'envers. On nous dévoile les tours de magie... «Quand j'étais petit, je n'aimais pas vraiment la magie. Ce que j'aimais, c'est quand on explique la magie. Je trouvais ça plus magique. Avec un truc, on peut faire voir le monde. C'est ça, la littérature. Avec des trucs, on peut voir le monde.» Voir le monde, le réinventer surtout, sans savoir particulier, sans aucun respect pour le temps et l'espace.
Le livre est dédié à tous ceux qui voudraient être quelqu'un d'autre. Dédié à tout le monde, alors? Oui. «C'est très différent de ceux qui se prennent pour quelqu'un d'autre. On confond les deux.»
Être quelqu'un d'autre, donc. Envers et contre tous les obsédés de l'identité. Dany Laferrière a-t-il lui-même souffert des étiquettes qu'on lui a collées? Pas du tout, dit-il. «Il y a quelque chose qui me divise des Nord-Américains et je mets le Québec là-dedans. Chaque fois, les gens s'étonnent quand je m'insurge contre quelque chose. Ils me disent: «Est-ce que tu as souffert de cela? On dirait que ça va pour toi et pourtant, tu protestes.» Moi, je suis habitué à protester sur des choses qui ne me touchent pas, au contraire. Plus je suis dans une situation de confort, plus je proteste pour ceux qui ne le sont pas. Je suis fâché, oui! Mais pour les autres.»
Dany Laferrière, l'écrivain, peut être japonais si ça lui chante et personne ne pourra l'en empêcher. «Je suis une nature qu'on ne peut pas refaire. J'ai déjà pris des libertés dans ma famille, avec ma mère, avec mon pays, avec le pays où je vis. Mais je pense toujours aux voix plus discrètes. Aux voix plus sophistiquées qui ne veulent pas brusquer les choses. Je pense aux jeunes gens qui aiment bien rêver. Et je leur dis: «Si tu rêves d'être quelqu'un d'autre, c'est toi qui as raison.»
Journal La presse de Montréal
_________________
Solidarité et Unité pour sauver Haiti