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 L'armée d'Haïti est-elle soluble dans la démocratie ?

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gwotoro
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MessageSujet: L'armée d'Haïti est-elle soluble dans la démocratie ?   Sam 28 Oct 2006 - 10:47

L'armée d'Haïti est-elle soluble dans la démocratie ?


Nul ne peut contester le fait que l'armée est par excellence une institution non démocratique, pour ne pas dire antidémocratique. Toutefois elle constitue avec l'Eglise les deux entités de cette nature qui arrivent à s'accommoder à différents types de régimes ou systèmes politiques. La question est de savoir si elle peut être mise au service de la démocratie et de la construction nationale. Certains disent « non », d'autres répondent par l'affirmative. La réponse doit être à la vérité plus nuancée. La démocratie est avant tout une affaire de séparation des pouvoirs, d'équilibre institutionnel.

Il est vrai que personne n'a jamais prôné le recours à une armée pour raison démocratique. Ceux qui produisent une telle demande parlent de préférence de sécurité, d'ordre, de discipline, de protection des vies et des biens. Il serait paradoxal, en effet, de prétendre promouvoir la démocratie en mettant l'emphase sur le renforcement d'institutions de nature non démocratique.

La particularité de l'armée d'Haïti est d'avoir été avec l'Eglise catholique la principale gardienne des valeurs conservatrices et réactionnaires d'un Etat antinational et antipopulaire. C'est là que l'analogie avec les armées d'Amérique latine souffre d'un manque de nuance. En général, ces armées ne s'opposent pas au pouvoir civil en tant que tel, mais plutôt à toute tentative de renverser l'équilibre social en faveur des couches populaires. Elles fonctionnent comme le garant, le dernier rempart du système démocratique bourgeois. Partant, elles ne visent pas à remettre en cause l'équilibre institutionnel. Au Chili, par exemple, l'armée avait l'habitude de la démocratie, c'est-à-dire d'obéir au pouvoir civil. Le gouvernement de l'unité populaire représentait une tentative de renverser l'ordre ancien par la voie démocratique. Voilà pourquoi il y a eu coup d'état au Chili et non tout simplement parce que « militè yo paka pran sant sivil ».

D'un autre côté, quoique pour une large part inféodées aux intérêts américains, ces armées ont un certain sens de l'intérêt national et n'étaient pas aussi discréditées aux yeux de leur population. Elles n'étaient pas perçues comme de simples forces de répression internes, mais comme des institutions utiles capables de défendre et de protéger le territoire national. Enfin, dans aucun de ces pays le coup d'Etat n'a conduit à la destruction des institutions ni à l'occupation étrangère. Autrement dit, aucune de ces armées n'a plaisanté avec la souveraineté nationale au point de négocier l'occupation du territoire par une armée étrangère. Voilà pourquoi la débandade des généraux argentins aux Malouines face aux anglais a précipité la chute de leur dictature. Discrédités pour n'avoir pas su défendre l'honneur national. On feint d'oublier qu'Aristide n'a fait que constater l'inexistence des Forces Armées d'Haïti (FAd'H) en débarquant sous la protection des GIs. Paradoxalement, la seule fois où l'armée d'Haïti fait référence (à) et tient au respect de la constitution c'est pour réclamer pacifiquement son droit à l'existence.

Si l'on tient vraiment à ce que l'armée compte de nouveau parmi les institutions du pays, les « militaires démobilisés » doivent faire leur preuve en chassant « les troupes étrangères » du territoire national. Ce n'est sûrement pas en lançant des propos désobligeant à l'endroit de la composante afro-asiatique de la MINUSTAH qu'on méritera de la patrie de Dessalines. Ce sous-racisme primaire sous couvert d'un faux nationalisme « restavec » cache mal une certaine nostalgie des GI's et des marines. « Dan pouri gen fòs sou bannann mi ». Il est bien sûr plus facile de se proposer pour aller casser du bandit à Cité Soleil que de défendre l'honneur des haïtiens face à l'armée dominicaine.

Décidément nos militaires sont trop habitués à gagner leur honneur en dehors des champs de bataille. Aujourd'hui encore le seul mérite qu'ils revendiquent c'est d'avoir contribué au renversement d'un pouvoir...civil.

L'armée ne peut servir la démocratie que s'il existe des institutions fortes capables de l'astreindre au respect de l'état de droit. Parce qu'elle est une arme à double tranchant toujours susceptible de manifester sa vraie nature, elle constitue une menace permanente pour l'équilibre institutionnel. Quelle institution est aujourd'hui assez forte pour forcer des milliers de militaires à rester dans leurs casernes ou pour juger un chef d'état major jouissant de la solidarité et de l'esprit de corps de ses collègues et de ses troupes ? L'armée est un chien de garde qu'il faut pouvoir toujours bien tenir en laisse. Est-ce à dire qu'elle est un mal nécessaire en démocratie ? Son existence ou sa survivance semble plutôt témoigner de l'insuffisance des régimes démocratiques. Le degré de civilité, la force de la culture démocratique peuvent être mesurés à partir de l'importance et du rôle de l'armée dans la société. Si la démocratie est un processus de perfectionnement institutionnel et de prise de contrôle par la société de son cadre de vie, les institutions qui, par leur nature, échappent à ce contrôle sont condamnées à disparaître.

Pour s'installer, la démocratie a besoin d'institutions de nature démocratique, c'est-à-dire issues du suffrage des citoyens et/ou contrôlées par eux. C'est pourquoi la collusion de l'Eglise et de l'armée n'a jamais conduit à la démocratie. C'est le contraire qui est attesté par l'histoire. La débilité des réseaux associatifs, le délitement des liens sociaux aggravés par la chimérisation accélérée des catégories sociales témoignent de la faiblesse générale de la société civile. En contexte de globalisation capitaliste, ce phénomène accentue la défaillance de l'Etat en même temps qu'il en subit les contrecoups. Face au chaos sociopolitique qui en découle, il est tentant d'en appeler à un pouvoir fort, de type dictatorial militaire pour « rétablir l'ordre, assurer la sécurité des vies et des biens », comme on dit. On peut être pour ou contre une telle approche, débattre de son efficacité en matière sécuritaire, mais elle ne concerne pas l'institutionnalisation de la démocratie. Justement celle-ci constitue une autre option. Devant le chaos actuel, on a donc deux choix. Soit on s'abandonne à un réflexe sécuritaire en appelant à un régime fort, dictatorial appuyé sur l'armée et autres institutions traditionnelles à caractère autoritaire, soit on fait le pari de la mobilisation citoyenne et du renforcement institutionnel démocratique.

Dans un contexte de débandade institutionnel total, toute entité non démocratique qui arrive à se renforcer risque d'imposer son hégémonie à l'ensemble de la société et confisquer le pouvoir. On comprend dès lors pourquoi et d'où émane cette demande incessante de retour de l'armée. Les élections ayant écarté certains secteurs qui n'arrivent pas à s'accommoder du suffrage universel, il ne leur reste aucun autre moyen de s'octroyer des espaces de pouvoir qu'au travers d'institutions traditionnelles non démocratiques qui échappent au contrôle citoyen. C'est à se demander encore une fois à qui profite l'insécurité. Son principal objectif semble être, à l'analyse, de justifier le retour de l'armée et/ou la présence des troupes militaires sur le territoire. En enfermant la société dans cette diagonale infernale, on hypothèque à la fois le projet de construction nationale et l'édification de la démocratie : double tâche historique qui s'impose au peuple haïtien en cette année de réhabilitation de notre conscience collective, deux cents ans après le coup d'Etat parricide de 1806.


KSIL, Septembre 2006
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