La tradition, comme l'accoutumance, a la vie dure. Elle se perpétue
dans nos pratiques, nos comportements et dans nos réflexes. Souvent,
nous ne nous en rendons même pas compte. C'est un aspect fondamental de
la sociologie politique du pays, auquel nos leaders politiques semblent
faire peu de cas. Or, selon nous, il s'agit d'un sujet d'importance
capitale dans la mesure où il représente un facteur de blocage dans le
cadre du processus de démocratisation en cours. C'est aussi un
phénomène culturel auquel un dirigeant politique avisé se doit de
réfléchir. Car certaines de ces tares sociales ne disparaîtront que
lorsque les classes dirigeantes se sentiront concernées, se crééront
des balises de sécurité... et s'élèveront à la dimension d'un État
moderne qui est une exigence de notre temps. Ne pas réaliser
l'importance de ce paramètre dans le vécu haïtien, c'est laisser les
choses en état. On se heurte également aux portes du sous-développement
sous toutes ses formes, alors qu'il eut été indispensable de se munir
des clefs de ces barrières, qui sont faites d'un métal qui, qui à
chaque fois qu'on frappe dessus, devient plus dur. Nous faisons ici, en
effet, allusion aux lois historiques qui président au changement: sans
une parfaite connaissance du milieu, on est fatalement conduit à
l'échec. Les leçons d'histoire sont d'une grande utilité dans ce genre
de démarche.
S'il est vrai qu'il y a des moeurs/habitudes qui s'en vont avec la
modernité, il y en a d'autres, certes, qui nécessitent une plus lente
opération avant de s'en départir. C'est pourquoi, selon nous, celle ou
celui qui porte le fardeau du pouvoir doit avoir une vision globale du
pays dans tous ses aspects. A la lumière de cette représentation
synoptique des choses en devenir, fruit de ses propres études et
observations, le chef de l'État pourra alors contrôler efficacement
l'action de son gouvernement et, périodiquement, mesurer la distance
parcourue et celle qui reste à parcourir pendant son administration.
Briguer la suprême magistrature de l'État est peut-être un acte facile,
mais il devient difficile lorsqu'il faut démontrer ses talents
d'organisateur et de bâtisseur, ses qualités morales et
intellectuelles, ses compétences et ses capacités. Etre digne d'estime
dans cette haute fonction de l'État requiert du premier magistrat de la
République des qualités éprouvées qu'il soit à même de pouvoir traduire
dans les faits. Fut-il au prix des choix douloureux, mais courageux! Le
pays des Haïtiens, à notre humble avis, n'a pas besoin des
représentants défaitistes et des lâches; mais il a plutôt besoin des
femmes et des hommes d'étoffe capables de l'engager envers un avenir
qui dépasse l'individuel. Renouer la nation haïtienne avec l'honneur et
la dignité est un impératif de l'heure! Si le pays est très mal perçu
durant ces dernières décennies, il n'a pas toujours vécu dans
l'indignité(...). N'en déplaise aux détracteurs traditionnels.
Évidemment, au chapitre des traditions qui doivent être préservées et
conservées, nous en relevons les valeurs traditionnelles: par exemple,
Dessalines dont l'ombre plane encore sur nos vies et sur nos enfants.
Il avait su toucher du doigt, à l'époque, le germe de la crise
fondamentale de la nation naissante: le problème de la propriété
foncière dont il voulut le partage et la redistribution équitables des
terres conquises par le peuple des esclaves. Certes, il est mort pour
ses propres convictions. Mais, jusqu'à aujourd'hui, la propriété
foncière reste une problématique nationale, qui peut même être
considérée comme un facteur permanent de déstabilisation de la société.
Nos différentes cultures nationales, qui constituent la base de notre
régime alimentaire, doivent être protégées dans la perspective d'une
politique nationale de développement. Si, dans les conditions
actuelles, certaines modifications s'avèrent nécessaires, elles doivent
cependant se faire dans le cadre de la défense des intérêts nationaux.
Il y a également l'échelle des valeurs et le respect de l'autorité de
l'État qui s'effritent et semblent prendre des proportions très
alarmantes au sein de la population. Une situation dangereuse, si elle
n'est pas contrôlée, pourrait mettre la nation en péril. De mémoire
d'homme, les guerres civiles sont historiquement la conséquence logique
de l'incapacité de l'État à pouvoir imposer son autorité à l'ensemble
des groupes sociaux qui forment la société en général. Aussi la
manifestation constante et en tous lieux de la puissance publique
est-elle une condition sine qua non du maintien de l'ordre et de la
paix.
Parti politique/tradition/paternalisme
L'histoire renseigne que le pays des Haïtiens n'a pas une tradition de
parti politique, voire une culture de démocratie. En dehors du Parti
national conduit par Demesvar Delorme et du Parti libéral par Boyer
Bazelais et Edmond Paul, qui furent une amorce dans le mouvement de la
société civile organisée vers la seconde moitié du 19e siècle, avec une
brève résurgence observée dans les années 1930 et 40; il fallait donc
attendre jusqu'en février 1986 pour voir l'apparition fiévreuse des
formations politiques. Aussi l'absence de structures des partis
politiques dans le pays pendant de nombreuses années représente-elle un
manque à gagner sur le moyen et le long terme. Dire que la présence des
partis et organisations politiques sur la scène est un gage pour la
cause de la démocratie naissante: dans le sens qu'ils promeuvent
l'alternance du pouvoir politique et revendiquent, au profit de la
population, les garanties constitutionnelles qui sont souvent foulées
aux pieds par les régimes despotiques et dictatoriaux.