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piporiko Super Star

 Nombre de messages: 4756 Age: 41 Localisation: USA Opinion politique: Homme de gauche,anti-imperialiste.... Loisirs: MUSIC MOVIES BOOKS Date d'inscription: 21/08/2006
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 | Sujet: Les dieux en exil Lun 11 Mai 2009 - 13:00 | |
| Les dieux en exil
Conférence de Lilas Desquiron Centre Culturel d'Auderghem le 17 mars 1994
Les origines du Vodou Comme toutes les religions afro-américaines, le vodou est né de l'effort désespéré des esclaves pour survivre à l'arrachement à l'Afrique, préserver les valeurs qui donnaient sens à leur vie alors même qu'ils étaient à tout jamais coupés des sociétés qui les avaient produites. En élaborant ces religions au cœur des plantations coloniales, les esclaves mettaient en lumière ce qu'il y avait de commun aux différentes ethnies brassées par le commerce négriers. A ce titre déjà, le vodou devrait constituer un terrain exemplaire de méditation pour l'Afrique elle-même. On a parlé de métissage culturel à propos du vodou haïtien. Longtemps, ce terme a fait référence à l'utilisation des chromolithographies catholiques à l'intérieur des temples. Cet usage maintes fois décrit, constitue cependant le trait le plus superficiel du syncrétisme dans le vodou haïtien comme dans les autres cultes afro-américains. Il est vrai que l'exil, la coupure d'avec l'Afrique ont considérablement appauvri les cosmogonies, réduit les traditions ésotériques. Il est vrai aussi que les conditions de la traite négrière ont provoqué la perte quasi totale de la sculpture qui, en Afrique, donnait à voir, actualisait de manière tangible la présence des esprits parmi les fidèles. L'utilisation des images saintes catholiques et de leurs légendes a bien souvent comblé ce manque. La liberté totale de cette appropriation, de même que la nature des manipulations subies par les saints catholiques dans ces cultes, auraient dû éveiller l'attention des observateurs : l'imprégnation du vodou par le catholicisme romain est singulièrement superficielle. En effet, on peut affirmer sans crainte que la présence vivante et forte des esprits africains dans le corps même des initiés au cours de la transe, court-circuite efficacement la représentation figée de ces esprits par les chromolithographies . En réalité, le vrai syncrétisme s'est accompli entre les deux cultures africaines qui sont à l'origine de la population haïtienne d'aujourd'hui : les populations de la Côte des Esclaves, en particulier celles originaires du Bénin actuel, du Togo, du Nigeria, et les populations bantoues traitées ensuite sur la côte d'Angola et en général au sud du Bénin. Une synthèse profonde s'est accomplie entre les grands cultes de possession d'Afrique Occidentale et les complexes magico-religieux bantous. Le vodou haïtien d'aujourd'hui est une religion sans hiérarchie, sans pape, sans évêques ni conclave. L'Afrique dans sa diversité s'y est déversée, car, pour la première fois, dans la colonie française de Saint Domingue, des africains venus d'horizons culturels différents se sont trouvés soumis à un sort commun, celui de l'esclavage, qui est non seulement une exploitation éhontée des corps, mais une tentative de négation absolue de l'homme même dans son humanité, dans sa capacité de produire de la culture. Les esclaves, enfants d'Afrique, y firent face avec un courage remarquable, le vodou en témoigne, dans sa richesse, sa flexibilité et son pouvoir souverain de donner sens au monde. Le temple - Le Houmfor En général, rien ne distingue, à première vue, le sanctuaire de la maison principale du chef de famille. Le seul trait qui caractérise extérieurement le temple est son Péristyle, sorte de hangar largement ouvert où ont lieu toutes les cérémonies publiques. Le sol du Péristyle est en terre battue. Le contact des pieds nus avec la terre est indispensable à la communion avec les esprits. Les danseurs et les fidèles en transe ne peuvent fouler le sol que déchaussés. La terre reçoit les libations, elle absorbe le sang des sacrifices, les reliefs des repas rituels y sont enfouis. Le Péristyle est encore sacralisé par la présence du Poteau Mitan, pilier central qui soutient le toit et qui sert d'axe de communication entre les hommes et les esprits. C'est le pivot des danses rituelles. Tout se fait à partir de lui, autour de lui, il est le chemin des esprits. |
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 | Sujet: Re: Les dieux en exil Lun 11 Mai 2009 - 13:02 | |
| Attenant au péristyle se trouve la Chambre des Mystères , le Saint des Saints du sanctuaire qui a gardé son nom africain de Bagui ou Sobagui. Dans le Bagui s'élèvent un ou plusieurs autels en maçonnerie ou PE (du yorouba péji). Sur ces autels s'entassent les Pots Tete des initiés, les pierres symboliques des dieux (certaines d'entre elles ont été apportées d'Afrique, d'autres sont des haches pétaloïdes trouvées dans les grottes des amérindiens), le hochet du prêtre, l'Asson, signe de sa puissance et qui lui sert à appeler les esprits ou à calmer les transes indésirables. Les Govis, cruches sacrées destinées à accueillir les Loas ; fiché en terre, le sabre d'Ogoun ; les asseins, réceptacles d'esprits en fer martelé dont se sont directement inspiré les artistes forgerons. Le Bagui est aussi un vestiaire où les possédés viennent chercher les habits et les objets qui leur seront nécessaires pour représenter la divinité qui les habite. Ces accessoires du théâtre sacré pendent au mur, de même que les colliers des initiés. Les prêtres : Houngan et Mambo En Haïti comme au Brésil et à Cuba, la fonction de prêtre peut être remplie indifféremment par un homme ou par une femme. Au Dahomey, si la majorité des initiés sont des femmes, les hauts dignitaires, les prêtres surtout, sont des hommes. La puissance des prêtresses haïtiennes est même supérieure à celle de leurs collègues masculins. Cf Informateur : « l'initiation à la prêtrise confère 21 « points » aux houngans et 27 aux Mambos ». Le nom du prêtre, houngan, est d'origine fon. On le retrouve au Dahomey dans le même contexte. On ignore d'où vient le mot Mambo qui doit être une création créole puisqu'en Afrique, les femmes n'atteignaient jamais ce grade. La transmission de la prêtrise obéit à une forme libre d'hérédité. En effet, le houngan choisit dans sa parenté qui lui succédera, fils ou fille, jeune frère ou sœur, neveu ou cousin même éloigné. Du point de vue de l'organisation hiérarchique, on ne peut pas parler de religion centrale en Haïti. Chaque prêtre est souverain dans son houmfor et n'a pas de contact obligatoire avec ses pairs. Sans doute le prestige d'un houngan peut-il s'étendre aux sanctuaires desservis par ses disciples (en général, des houngans plus jeunes qu'il aura initiés), mais il n'y a pas subordination d'un houngan à l'autre. La profession a ses grades qui correspondent aux degrés d'initiation, mais le prêtre n'a autorité que sur ceux qui se sont volontairement engagés à servir les Loas de son sanctuaire. Au lourd appareil dahoméen, s'est substitué une structure religieuse mobile, légère, adaptée à sa condition de religion traquée. Dans les houmfors qui respectent la tradition, il existe trois sanctuaires : le plus important sera consacré aux Loas Rada, les deux autres de moindre importance, aux Loas Pétro et Congo. Une des fonctions cardinales du prêtre vodou est la divination. Toutes les consultations commencent par une séance divinatoire. Un bon houngan « a les yeux », c'est à dire le don de voyance. Les techniques divinatoires sont variées (cartes, rélé loa nan govi, transe pure). Le houngan cumule des fonctions qui, en Afrique, sont dévolues à des spécialistes différents (grands dieux, ancêtres, divination). Le sanctuaire unique est le haut lieu de toutes les valeurs. Il est la société en raccourci : on y naît à la vie des dieux, on y meurt, on y prie, on s'y soigne l'âme et le corps. C'est aussi le lieu par excellence de la fête où la société se joue, ordre et désordre, dans le respect ou dans la transgression rituelle de ses lois. |
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 | Sujet: Re: Les dieux en exil Lun 11 Mai 2009 - 13:02 | |
| es Initiés : les Hounsi Le suffixe « si » en langue fon signifie « épouse ». Quel que soit son sexe, l'initié est donc « l'épouse » du dieu. Le vocable hounsi désigne les initiés qui demeurent attachés au temple. En général, cette fonction renvoie plutôt à une image féminine, proche de la vestale. Les tâches confiées aux hounsi à l'intérieur du sanctuaire sont des tâches domestiques : la cuisine rituelle ; le soin des houngno, les candidats à l'initiation ; la bonne tenue et la fourniture du sanctuaire ; la préparation matérielle des cérémonies. Elles sont aussi le chœur du temple, son corps principal de danseuses, celles qui ont appris convenablement les pas rituels consacrés à chaque loa. C'est ainsi qu'à côté des femmes, la plupart des hommes qui font partie du corps des hounsi sont des homosexuels ou des hommes efféminés qui peuvent, dans le cadre des cérémonies, jouer à fond un personnage féminin. Comme leurs consœurs, ils sont vêtus de blanc et portent le long sautoir multicolore d'initiation. Les autres initiés, qui ne font pas partie du corps des hounsi, participent aux cérémonies, sont aussi des chevaux des dieux (tombent en transe), ont leur pot tête déposé sur le Pé, se destinent parfois même à la prêtrise, dansent et chantent avec les autres, mais ils ont, vis à vis du sanctuaire, une autonomie plus grande. En dehors des hounsis, il y a aussi dans tous les sanctuaires de quelque importance, un noyau d'habitués qui sont le cœur du temple : ce sont les « pitit kay », les enfants de la maison, qui ont subi le rite du « laver tête », au cours duquel leur tête est « assouplie » pour permettre au Loa d'y pénétrer plus aisément, et les « pitit fey », enfants des feuilles, qui ont subi un traitement dans le houmfor. Ceux ci, des deux sexes, participent de manière privilégiée aux cérémonies, sont reçus avec affection et doivent leurs concours en cas de nécessité. Les panthéons Il y a trois panthéons dans le vaudou haïtien. Le chiffre trois domine l'ésotérisme religieux en Afrique Occidentale. Les vodouisants haïtiens, par fidélité à leurs traditions africaines et malgré toutes les difficultés que pouvait représenter une telle opération, choisirent d'imposer une structure ternaire au foisonnement des dieux et esprits apportés par les différentes ethnies. Au Dahomey, trois panthéons se partagent l'univers sensible : le Ciel, le Tonnerre, la Mer. En Haïti, si la structure ternaire se maintient, elle change radicalement de portée et de signification. L'idée abstraite des trois panthéons a survécu, mais dans une perspective originale. Deux idées force nous semblent avoir présidé à cette transformation : Un mécanisme sociologique Des panthéons ethniques vont naître. Chacun des groupes culturels de la colonie s'attribue la paternité nominale d'un panthéon : Le panthéon RADA, le plus prestigieux au sein duquel se retrouvent les dieux d'origine dahoméenne et yorouda (Arada). C'est le rite central. Les rituels majeurs sont Rada. Il s'agit en quelque sorte de l'aspect « officiel » du vodou. L'initiation Canzo qui fait de l'individu un adepte vodou ; le Dessounin, rite funéraire ; le Wété mô nan dlo, rituel de divination des initiés, sont de rite Rada. Et même si ces cérémonies sont faites pour un serviteur d'un esprit appartenant à un autre panthéon, c'est le rite Rada qui est obligatoirement observé. Le panthéon CONGO groupe les esprits importés d'Afrique Centrale. Le panthéon PETRO, élaboré plus tardivement par la population créole (née dans la colonie), présente un caractère particulier que nous aurons l'occasion d'envisager bientôt. Chacun de ces panthéons présente des particularité s rituelles propres . Personne ne peut confondre une cérémonie Rada avec une cérémonie Pétro par exemple (exclamations rituelles abobo, bilolo ; Batterie Rada ou Pétro ; Décharges de poudre Pétro ; Cuisine rituelle : cru, cuit ou grillé ; boissons alcoolisées ou douces). Le vodou haïtien reste cependant profondément dahoméen : les autres ethnies ont paré leurs dieux de masque Rada. Même quand ceux-ci ont gardé leurs noms d'origine et leurs spécialités professionnelle (si on peut s'exprimer ainsi !), il s'agit toujours de divinités qui possèdent leurs fidèles au cours d'une transe ; que l'on peut invoquer dans des vases sacrés ; qui transmettent leurs pouvoirs aux feuilles ; qui président à un culte initiatique ; toutes les caractéristiques appartenant en propre aux cultures d'Afrique Occidentale. L'impact d'une ethnie Pour l'haïtien, le vodou, sa religion, a une vocation totalisante. Il n'est pas de concepts univoques pour le vaudouisant. Tout est dans la nature et est bon à penser. Le « Bien », le « Mal », me disait mon informatrice, la Mambo Chavannes, sont des choses artificielles inventées par les prêtres catholiques. Nous avons en nous, il bouge autour de nous, des forces qui vont en sens divers. Si elles existent, c'est que les dieux en sont la source. Il faut savoir les utiliser, les rendre bonnes pour les hommes-vivants. Le vodou permet de conceptualiser ces forces, de dialoguer avec elles. Les trois panthéons les rendent présentes, les incarnent. Ainsi, le Rada exaltera le côté lumineux de l'homme et de la vie , les sentiments bénéfiques, l'action bienfaisante du spirituel ; le Pétro prendra en charge le côté obscur de l'homme et de la vie , les sentiments dans ce qu'ils peuvent avoir d'agressif , l'action ambiguë du spirituel ; Le Congo exprime par son rituel éclatant, la fête , l'aspect explosif de la vie , le pouvoir dans son aspect régalien. Les « Mystères » vodous occupent ainsi la totalité de l'espace vital imparti à l'homme, rendant ainsi possible sa préhension sur la vie dans toutes ses manifestations. Les notions de maléfique et de bénéfique, dans cette perspective, ne sont donc pas envisagées en tant que catégories ontologiques, mais sont comprises dans la mouvance même de l'action humaine. Ainsi, c'est moi, sujet agissant, qui fais de ma violence, une force positive ou négative selon la finalité que je lui impose. Tirer un maximum de profit de la vertigineuse pluralité du monde donné, implique une mise en ordre, une lutte permanente contre l'anarchie et le désordre. Les panthéons, par la division ternaire qu'ils imposent au monde surnaturel, fournissent un modèle à cette structuration difficile. |
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 | Sujet: Re: Les dieux en exil Lun 11 Mai 2009 - 13:03 | |
| A partir de ces données, nous pouvons approcher la notion de « Loa ». Les loas Comment sont pensées ces divinités qui possèdent les fidèles au cours des cérémonies ? Nous nous trouvons ici en présence d'un curieux mélange de l'abstraction la plus poussée, et du concret le plus proche du quotidien. Le monde surnaturel des haïtiens pourrait, dans un premier temps, être conçu comme un monde de concepts purs, de catégories quasi platoniciennes : La Violence incarnée par Ogoun ; L'Amour par Erzulie, La Connaissance par Loko, La Puissance par Ayizan. Ces noms de dieux renvoient immédiatement à des concepts très généraux. Dans un deuxième temps, ces abstractions de divinités se concrétisent ; s'anthropomorphisen t , s'incarnent dans des familles (fâmi) dont les membres, par leurs caractéristiques propres, épuisent le concept , l'envisagent sous tous ses modes. La famille des Ogoun compte : Un Ogoun ferraille, Loa de la guerre et de la forge ; Un Ogoun Badagris buveur et agressif ; Un Ogoun Batala, roi guerrier ; Un Ogoun Balindjo, joyeux, bruyant, amateur de femmes, en pleine possession de sa maturité et de sa force ; Un Ogoun Shango à la jeunesse triomphante, à la voix de tonnerre ; Un Ogoun gé rouge (aux yeux rouges), vieillard pernicieux et sombre, ... Les différents avatars d'Erzulie épuisent tous les aspects de la féminité : Erzulie Fréda Dahomey, la femme voluptueuse, l'amoureuse pleine de douceur ; Erzulie Dantor, la mère, celle qui aide les femmes à résoudre tous les problèmes de la vie matérielle ; Maîtresse Erzulie, l'amoureuse coquette, qui trompe ses amants et les fait souffrir ; Grânn Erzulie, la grand mère, la vieillesse de la femme ; Erzulie gé rouge, l'amoureuse jalouse et mauvaise ; Erzulie Mapyang, malfaisante ; Erzulie Kaoulo, la colère de la femme, la déesse puissante que les femmes invoquent pour se venger quand on les a bafouées ; ... Les Loas deviennent ainsi des personnages familiers, proches des humains, facilement identifiables, avec qui on entretient des rapports détendus et que l'on n'aura aucun mal à « interpréter » théâtralement lors des possessions. Cependant, dit Mme Chavannes, selon le fond de ton cœur, ton Loa sera « civilisé » ou « sauvage » ! La multiplication d'une catégorie divine se fait aussi bien à l'intérieur d'un même panthéon qu'à travers les trois panthéons : tous les aspects bénéfiques ou rayonnants d'Ogoun ou d'Erzulie seront Rada ; leurs aspects trop violents ou maléfiques seront pris en charge par le Pétro. Ainsi, à travers les dieux et leur théâtre, toutes les passions humaines s'expriment librement, glorieusement, sans la moindre culpabilité. Le clergé et l'organisation matérielle du culte Au Dahomey, la religion était, sous la royauté, une institution forte, centralisée, qui reflétait le caractère foncièrement hiérarchisé des rapports sociaux existant entre groupes et individus : des couvents puissants, nantis d'une hiérarchie sacerdotale rigide, coiffés par l `autorité du grand prêtre de Ouidah, lui même soumis au roi, étaient établis dans tout le pays. Les prêtres et les théologiens formaient une caste riche, disposant des loisirs nécessaires à l'élaboration d'un appareil mythologique d'une grande finesse. Transportée à Saint Domingue, confrontée à une nouvelle réalité sociale, cette religion élaborée par une société féodale a survécu et s'est reconstituée dans un milieu paysan. Cette « ruralité» du vodou haïtien et l'absence de toute structure cléricale, ont profondément transformé le fond et la forme de l'idéologie religieuse. D'abord, la religion haïtienne est résolument égalitaire. Les rapports sociaux s'y expriment de manière détendue et parfois même inversée (« respectez les plus petits d'entre nous. Ce mendiant en guenilles est peut être le « cheval » d'un dieu puissant, ou bien possède-t-il des pouvoirs mystiques que vous ne soupçonnez pas » !). En second lieu, le rituel lui-même s'il obéit à des normes de base strictes, présente, d'une région à l'autre, des variations plus ou moins importantes. Bien souvent, les prêtres ont dû improviser, inventer même pour remplir les blancs laissés dans la tradition. Enfin, le clergé vodou se caractérise par une connaissance précise et minutieuse du gestuel religieux, des attributs, goûts et traits de caractère des dieux, du symbolisme et des vertus des feuilles et des plantes, mais aussi par une connaissance incroyablement pauvre, pour ne pas dire nulle de la mythologie. Bastide, en constatant le même phénomène d'appauvrissement de la mémoire mythologique au Brésil, remarque judicieusement que le concept bergsonnien des deux mémoires (mémoire motrice inscrite dans le corps et mémoire des images pures réagissant de manière différentielle à la durée), permet de comprendre pourquoi, dans ces sociétés issues de la traite et vécues dans l'exil, à une grande richesse rituelle s'oppose une grande pauvreté du mythe. Si donc la société esclavagiste a tué le mythe, elle n'a pu empêcher le corps de se souvenir du rite. Nous pouvons dire du vodou haïtien qu'il est une religion « dansée » au sens le plus large, car tout ce qui s'est conservé, l'a été par le corps. Le rite lui-même est souvent vidé de son contenu : figé dans la répétition rigoureuse, il a été transmis à travers les générations, à l'état de geste pur. Ainsi, la langue rituelle du vodou, (ces longues formules en « langage » que personne, sauf de rares grands initiés, ne comprend plus), se dégrade d'être vidée de son sens littéral, mais garde sa force mystique et la marque de son origine africaine. Certaines de ces invocations, certains de ces chants ou de ces prières en « langage » peuvent être traduits en Afrique, comme en France des érudits traduiraient de l'ancien français. Dans les sanctuaires haïtiens, la magie de leur pouvoir vient de leur opacité même. En conséquence, on pourrait dire du vodou qu'il est une religion à la fois dansée et rêvée : par un rituel obsessionnel et désespéré, le peuple haïtien, pour le salut de son âme, tente d`y conserver une Afrique qui se perd de plus en plus dans le brumes de la mémoire, une Afrique Mythique qui surgit ou se dissimule au cœur d'un théâtre d'ombres, protégeant à travers les âges ses enfants qui lui ont été arrachés par l'esclavage. © Lilas Desquiron, 17 mars 1994 |
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