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 Récit d'un voyage au pays des blessés

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Sasaye
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MessageSujet: Récit d'un voyage au pays des blessés   Mar 31 Aoû 2010 - 21:29

Récit d'un voyage au pays des blessés

Par Gold Smith Dorval M.D, MPH [Seuls les administrateurs ont le droit de voir ce lien]

2010-08-20

Un récit, ce n'est pas le passé qui revient. C'est plutôt une réconciliation avec son histoire. On fabrique un mythe ou une image de sa culture. Pour donner une cohérence certaine aux évènements qui assaillent notre univers. Comme si l'on voulait réparer une injure ou une injuste blessure.

Au cours de notre passage sur la « Terre des Hommes », si nous n'avions pas eu d'écorchures, la routine de notre existence aurait été dépourvue de souvenirs pour orner nos mémoires. Certaines fois, par bonheur, nos chimères font de notre vie une aventure romanesque, afin de composer une mélodie, dans la joie de la création, qui éclate soudainement en une vérité narrative, par excellence :

Me voici pèlerin au pays des chimères, cherchant la route qui mène à ma terre dévastée.

Encore une autre mer à traverser, m'écriai-je ! Sodome, Gomorrhe, Nagasaki, Pompéi, phases ultimes de destruction de groupements humains ou de civilisations. Autant d'exemples sur les marches du temps où la faux inexorable de la mort a frappé sans merci, sans pitié. Le sang d'un peuple déjà quasi-exsangue gicle à grands flots sur un sol démuni. Un monde en désarroi crie au Dieu Suprême de l'univers et aux loas, divinités locales, leur désespoir immense. Sous le coup des atrocités de la catastrophe naturelle.

À peine ai-je mis les pieds sur le sol sacré de mon pays natal, Haïti, je revois dans ma tête qui tourne vers le passé récent du 12 janvier écoulé, le tableau ahurissant des évènements traumatiques du tremblement… Je revois Aïka St Louis crier son désarroi au regard ahurissant de sa mère : « Ô maman, ne me laisse pas mourir », pour s'éteindre quelques heures après, comme une lampe qui n'aurait plus d'huile pour entretenir le feu. Ceux qui sont tombés sous la terreur de la destruction faite homme méritent notre estime et notre compassion, pour rester à jamais implantés dans notre mémoire épisodique. Ils demeurent les héros de ce jour J qui, dans notre histoire évènementielle, a remis en question notre vie de peuple et notre destinée nationale à part entière. Je suis venu panser mes blessures et recomposer mon chant, en me recueillant sur la fosse commune de tous ces malheureux qui sont partis, malgré eux et qui désormais constituent un holocauste noir au milieu des Antilles.

Je suis venu aussi présenter, la mort dans l'âme, mes condoléances émues à toute la nation haïtienne dont les pleurs et les grincements de dents constituent le ferment d'une vie nouvelle. Car au beau milieu de l'épreuve, à la croisée des chemins, l'homme face à ses tribulations demeure encore le maître de sa destinée.

Je continue ma lente visite sur les sentiers tordus de mon pays sinistré, pour retrouver la fosse inique où reposent les restes de ma marraine tombée aussi sous le poids écrasant du béton lourd de sa demeure. Quel Dieu, quel moissonneur de cette Création aurait permis cette fin tragique pour une femme aussi pieuse et qui allait atteindre l'âge fatidique du centenaire !

Malgré mon indicible douleur, je dois dire, Marraine, que ton esprit désormais libéré des entraves et des misères du quotidien, a retrouvé la paix de l'Éternité. Ton âme par l'azur, aura fait un étrange voyage. Le destin, vers le bonheur éternel, te guidera. Je retrouve enfin le lieu de sépulture de mon ami d'enfance, Maître Parnel Pierre, ce héros quotidien du système éducatif haïtien. Sur ta tombe, Parnou, je dépose les roses de la fraternité, en guise d'un remerciement longtemps inavoué pour une œuvre colossale, bien accomplie. Toute la communauté, à jamais te sera redevable. Que ton âme tutélaire repose dans le Nirvana de la bonté de Dieu !

Toujours sur mon itinéraire de visiteur impénitent, à mon grand étonnement, je découvre Port-au-Prince soudainement devenue une « ville –au-camp » de réfugiés prenant l'apparence, à certains endroits, d'un cimetière de morts vivants. Les gens se foutent de tout et n'ont peur de rien. Comme si la ville avait pris l'apparence d'une nécropole où les esprits s'emballent en prenant des formes humaines, pour transformer la vie. Dans les rues encombrées, les voitures tonitruantes s'affrontent comme des taureaux sans la présence de toréadors. À chaque coin de la cité remplie comme un œuf, une kyrielle de vendeurs ambulants offrent aux passants vaniteux et désintéressés un instrument quelconque pour perpétuer la vie. Comme s'il n'était rien arrivé et le combat quotidien se poursuit au mépris du passé, en vue de garder intact le souffle de vie. C'est l'occasion de faire remarquer qu'après toute catastrophe la plupart des victimes présente un affect abrasé ou émoussé associé à une hyperactivité neurovégétative et une hyper vigilance conditionnée par le sentiment de la peur engendrée par l'état d'hyperactivité de l'amygdale, au niveau du cerveau limbique ou émotionnel. Il y a aussi le deuil intérieur qui se manifeste, à cause des pertes massives engendrées par la catastrophe. Les survivants, pour avoir eu la chance de rester en vie au lieu de mourir, pour un temps sont devenus des illusions d'êtres humains. Ils ne pourront redevenir de vraies personnes qu'à condition que leur communauté leur donne la chance de parler, d'évoluer et de réapprendre à vivre. Le retour à la vie psychique après l'agonie comprend un moment de dépersonnalisation qui frôle le masochisme moral.

En plein cœur des tentes la vie se renouvelle. On voit un peu de tout : des salons de coiffures pour protéger et entretenir la beauté. Les Haïtiens en général pratiquent toujours le culte de la beauté, quand bien même ils n'ont rien à se mettre sous la dent. On observe aussi des latrines à la romaine pour les déchets humains, des restaurants en plein air où les « chenjanbés » vous flattent le palais de façon intempestive par leur fumet étourdissant. Dans cette situation où règne un état de promiscuité involontaire, le principe de vie prend l'allure d'un « sauve-qui-peut » ou encore d'un « fais-ce-que-voudras, advienne que pourra ». Tout ceci nous démontre que, malgré le caractère inconsistant de ce nouvel assemblage, la nature humaine essaie à juste titre de réparer les blessures. Parmi les rescapés, on peut compter des déséquilibrés. Un mois après tout évènement traumatique on évalue à 42% les troubles psychologiques qui à 13 mois peuvent tomber à 23%, pour atteindre 3% trois ans plus tard. Après une catastrophe naturelle on trouve aussi dans la population de ceux souffrent une très forte proportion d'individus qui, avant la catastrophe souffraient déjà de quelques troubles psychiques. La catastrophe naturelle a le pouvoir de réveiller ces blessures qui étaient encore mal cicatrisées. Ce qui se passe dans les cités à tentes en Haïti nous démontre que les victimes essaient de jouer le rôle d'assistés actifs pour pouvoir manœuvrer leurs blessures et garder intact leur embryon d'organisation sociale.

Portant nos regards un peu plus loin, nous nous rendons compte que le plus grand déficitaire dans les conséquences de cette catastrophe est l'État Haïtien. Presque tous les bâtiments importants de l'État se sont effondrés en faisant beaucoup de morts. La Cité de l'Exposition de Dumarsais Estimé et ses beaux édifices qui faisaient la gloire d'une époque de transformation après la révolution de 46, ne sont que fantômes

L'Hôpital de l'Université d'État d'Haïti, heureusement demeure encore debout pour prodiguer les soins de santé à la population assoiffée de bien-être et de justice sociale. Cependant avec l'explosion démographique qui sévit en Haïti, ce bâtiment demeure encore très loin des principes de la médecine moderne. Malgré tout, avec les moyens de bord, un peu de discipline collective et de bonne foi, ce bâtiment qui a formé tant de médecins ayant traversé les frontières du monde, tient encore allumé le flambeau de la santé nationale. Pour que ne se désintègre pas cette société de blessés, nous osons espérer que le pays pourra bénéficier de plusieurs hôpitaux modernes dans le processus de restructuration de son environnement.

Haïti est un pays où la médecine préventive devrait contrôler les soins de santé. Un peuple pauvre et démuni, n'a pas les moyens de se payer le luxe de la médecine curative. Notre devoir le plus entier est de prévenir la maladie. Le développement de la médecine dans tous les pays du monde est directement proportionnel au progrès social et économique. On ne peut pas détacher l'un de l'autre. L'éducation de la population en matière d'hygiène éviterait bien des problèmes de pollution. L'État doit assumer ses responsabilités en offrant à la population un environnement propre et sain. Tout en garantissant des lois susceptibles de sévir contre tout contrevenant. Une nutrition bien équilibrée est la condition sine qua non d'une bonne santé et d'une belle harmonie sociale. L'homme, écrivait Platon, est meilleur après avoir mangé. L'homme qui a faim ne peut pas faire l'effort d'attention pour améliorer son monde. Car il est trop préoccupé par les besoins du ventre et du bas-ventre. C'est une bonne nutrition qui va fournir à l'individu les protéines nécessaires pour fabriquer des anticorps susceptibles de l'aider dans son combat contre les maladies infectieuses. Une bonne nutrition aide aussi le cerveau à se développer en lui fournissant les acides aminés et les graisses (oméga 3, oméga 6) nécessaires au maintien de son équilibre dynamique. Chaque école haïtienne devrait avoir une cantine pour les enfants et les adolescents, sans distinction aucune. Sous la direction d'un spécialiste en nutrition qui balance la diète des enfants, pour ne pas tomber dans l'excès contraire.

Dans ce combat pour la régénération du peuple haïtien il est urgent de considérer la sauvegarde de l'état mental chez l'haïtien. Une bonne santé mentale réduirait à coup sûr les déviations sociales que nous connaissons, à cause des méfaits de la pauvreté et d'une mentalité fruste, égoïste, jalouse et souvent revancharde. L'homme haïtien doit désormais s'élever aux dimensions de l'humanisme réel pour sa propre survie au XXIe siècle. Autrement il est en train de gravir les marches de sa propre extinction. Les Haïtiens ont déjà perdu, après la belle épopée de 1804, encore plus belle que celle de la Révolution Française, la chance de l'unité raciale et religieuse qui aurait fait de ce groupe d'hommes une diaspora africaine de référence au XXIe siècle, pour les générations futures. L'analphabétisme, les séquelles coloniales, les préjugés de couleur et les différences de classe n'ont pas permis aux Haïtiens de réaliser l'unité culturelle et sociale indispensable au développement national. Sans une réorganisation de l'intellect haïtien, l'avenir de ce pays est hypothéqué. L'une des meilleures leçons de cette catastrophe naturelle, c'est que vivre sans l'esprit de sacrifice, pour forger les bases économiques de son pays sur des valeurs scientifiques, est un leurre. Notre priorité doit être le développement d'abord. Tout le reste doit venir ensuite. Des communautés longtemps arriérés comme le Singapour et la Corée du Sud ont dû abandonner leurs vieux démons de corruption et de vengeance personnelle pour investir, durant ce dernier quart de siècle, dans l'agriculture, les soins de santé, l'éducation et l'industrie locale, pour faire augmenter leur produit intérieur brut. Aujourd'hui ils font partie de l'ensemble des récents pays émergents. Pourquoi pas Haïti, la mère exemplaire de la liberté et du développement de l'autodétermination dans les Caraïbes et l'Amérique Latine ?

Pour ce faire, nous devons commencer à construire un nouvel échantillon d'homme, en prenant comme ressource les bases de notre culture. Nous devons former des enfants intègres et loyaux, dénués des griefs des préjugés sociaux. Un esprit sain dans un corps sain, disait Juvénal. Les Spartiates avaient insisté sur l'éducation physique et l'effort mental de l'individu pour défendre son pays.

Les exercices physiques et le yoga valent mieux qu'une pilule sédative. En faisant augmenter les opioïdes endogènes, ils aident à initier l'état de bien-être chez l'individu. La pratique de la pensée positive que les Haïtiens possèdent à outrance en tant qu'héritage de leur culture vaudouesque, doit être mise en valeur de façon scientifique, pour promouvoir l'effort au niveau individuel et communautaire. C'est notre base de résilience. Notre « force vitale » est aussi l'équivalent des forces vives orientales. Le sens du développement communautaire devrait faire partie de l'éducation de nos enfants. C'est en grandissant tout en étant exposé aux besoins de sa communauté que l'enfant va apprendre à aimer et à servir son pays. Sans vouloir l'exploiter plus tard à des fins personnelles, notre histoire est pleine de belles figures d'humanité avec lesquelles nos enfants peuvent s'identifier. Nous n'avons pas besoin d'aller ailleurs pour trouver des exemples à suivre. Enfants d'Haïti, soyez fiers de votre culture. C'est la seule façon de trouver une meilleure raison de vivre et la force de vaincre.

Notre culture artistique peut nous permettre de dépasser les limites restreintes de l'ordinaire. Notre riche patrimoine musical peut aider nos enfants à développer leurs facultés mentales et intellectuelles. Que ce soit en mathématiques, en lettres ou en sciences. Sans compter l'effet de relaxation et d'amélioration de l'âme humaine. Chaque province de ce pays devrait avoir un conservatoire de musique. Les cours de mathématique musicale et de solfège devraient faire partie du curriculum du système éducatif haïtien.

Nos arts plastiques (peinture, sculpture) sont un hommage à l'intellect. L'utilisation de ces forces peut nous aider à découvrir d'autres valeurs cachées en nous. André Malraux, l'ancien Ministre de la Culture du Général de Gaule, arrivé en Haïti a poussé ce cri fulgurant : « Haïti, seul peuple de peintre !» Ce héros de la culture universelle a consacré le dernier chapitre de son livre « L'Intemporel » à la République d'Haïti. Cette consécration de notre pays par Malraux, loin d'être un cadeau est plutôt une reconnaissance honorable de l'apport fructueux d'Haïti à la culture en général et à l'art en particulier. Il est tant que nous fassions de cette mouvance artistique une force économique pour le développement intégral de la nation.

D'autre part disons que cette catastrophe naturelle a révélé au grand jour tous nos points faibles. Haïti est comparable à un grand malade qui a besoin de beaucoup de soins intensifs. Pour guérir son mal, il lui faut des médecins habiles possédant aussi beaucoup de compassion. Ces médecins se représentent dans chacun de ses enfants qu'elle a mis au monde. L'espoir n'est pas perdu, mes chers compatriotes. Essayons d'utiliser nos points forts ! Car, après chaque catastrophe, le chaos momentané qu'elle a provoqué cède à un remaniement et à la réorganisation d'une nouvelle manière de vivre. Le bouillonnement de la vie est si puissant que le système se remet à fonctionner. Mais cette fois, d'une autre manière. Il semble que la catastrophe soit aussi une règle d'évolution. À la fin du Permien, il y a deux cent cinquante millions d'années, 90% des espèces marines ont disparu en un éclair de deux cent mille ans. Puis la vie océanique a rebondi et de nouvelles faunes sont apparues. Cette césure catastrophique s'est produite cinq fois dans l'histoire de la planète. Au point que certains biologistes évoquent l'idée d'une résilience naturelle. Le pouvoir de la vie est si puissant que, tel un énorme torrent, il repart sous d'autres formes après un grand fracas.

Au beau peuple de mon pays résilient, je présente humblement mes vœux de prompt rétablissement, après le deuil de la résignation, et mon chant d'espoir pour la régénération prochaine de notre sol national. Je dis cordialement merci au Professeur Webert Lahens, à l'Ingénieur Louis Marcelin Daniel, aux familles Jabouin et Castel pour leur sens inouï de l'hospitalité. Ce qui a rendu mon séjour vraiment agréable. Je rends grâce à Dieu de vous avoir conservés.

Mon témoignage est de vous confier que dans ce chaos de l'après- catastrophe, en pansant mes blessures, mon cœur vieillissant a retrouvé une parcelle de son déterminisme historique. Dans cette désorganisation apparente j'ai retrouvé un ordre qui m'annonce une nouvelle naissance. Le chaos invente sans cesse des vies inimaginables. Dans ce contexte où tout est en danger, j'ai cru retrouver une croyance irrationnelle de sécurisation. Quand le monde autour de nous n'est plus maîtrisable, on cherche à le contrôler à l'aide d'un fétiche, d'un porte-bonheur, d'une formule magique ou de croyance en la Divinité. Moi, à l'exemple du traumatisé, je me fabrique une chimère que j'appelle une nouvelle vision du monde. Comme l'homme abandonné sur une île déserte, je viens de découvrir une vérité sublime :

Haïti, malgré vos chimères sociales et votre grand malheur,

Continuez votre lente marche sur le chemin qui mène au labeur.

Un jour ou l'autre vous aboutirez à votre destin de grandeur.

Je vous aime beaucoup, Car vous êtes ma source de création et l'objet de mon plus grand bonheur.

Gold Smith Dorval M.D, MPH
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