Forum Haiti : Des Idées et des Débats sur l'Avenir d'Haiti
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 Les dieux en exil

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piporiko
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MessageSujet: Les dieux en exil   Les dieux en exil EmptyLun 11 Mai 2009 - 13:00

Les dieux en exil



Conférence de Lilas Desquiron

Centre Culturel d'Auderghem le 17 mars
1994






Les origines du Vodou


Comme toutes les
religions afro-américaines, le vodou est né de l'effort désespéré des
esclaves pour survivre à l'arrachement à l'Afrique, préserver les valeurs
qui donnaient sens à leur vie alors même qu'ils étaient à tout jamais
coupés des sociétés qui les avaient produites. En élaborant ces religions
au cœur des plantations coloniales, les esclaves mettaient en lumière ce
qu'il y avait de commun aux différentes ethnies brassées par le commerce
négriers. A ce titre déjà, le vodou devrait constituer un terrain
exemplaire de méditation pour l'Afrique elle-même.


On a parlé de métissage
culturel à propos du vodou haïtien. Longtemps, ce terme a fait référence à
l'utilisation des chromolithographies catholiques à l'intérieur des
temples. Cet usage maintes fois décrit, constitue cependant le trait le
plus superficiel du syncrétisme dans le vodou haïtien comme dans les
autres cultes afro-américains.


Il est vrai que l'exil,
la coupure d'avec l'Afrique ont considérablement appauvri les cosmogonies,
réduit les traditions ésotériques. Il est vrai aussi que les conditions de
la traite négrière ont provoqué la perte quasi totale de la sculpture qui,
en Afrique, donnait à voir, actualisait de manière tangible la présence
des esprits parmi les fidèles. L'utilisation des images saintes
catholiques et de leurs légendes a bien souvent comblé ce manque. La
liberté totale de cette appropriation, de même que la nature des
manipulations subies par les saints catholiques dans ces cultes, auraient
dû éveiller l'attention des observateurs : l'imprégnation du vodou
par le catholicisme romain est singulièrement superficielle. En effet, on
peut affirmer sans crainte que la présence vivante et forte des esprits
africains dans le corps même des initiés au cours de la transe,
court-circuite efficacement la représentation figée de ces esprits par les
chromolithographies .


En réalité, le vrai
syncrétisme s'est accompli entre les deux cultures africaines qui sont à
l'origine de la population haïtienne d'aujourd'hui : les populations
de la Côte des Esclaves, en particulier celles originaires du Bénin
actuel, du Togo, du Nigeria, et les populations bantoues traitées ensuite
sur la côte d'Angola et en général au sud du Bénin.


Une synthèse profonde
s'est accomplie entre les grands cultes de possession d'Afrique
Occidentale et les complexes magico-religieux bantous. Le vodou haïtien
d'aujourd'hui est une religion sans hiérarchie, sans pape, sans évêques ni
conclave. L'Afrique dans sa diversité s'y est déversée, car, pour la
première fois, dans la colonie française de Saint Domingue, des africains
venus d'horizons culturels différents se sont trouvés soumis à un sort
commun, celui de l'esclavage, qui est non seulement une exploitation
éhontée des corps, mais une tentative de négation absolue de l'homme même
dans son humanité, dans sa capacité de produire de la culture. Les
esclaves, enfants d'Afrique, y firent face avec un courage remarquable, le
vodou en témoigne, dans sa richesse, sa flexibilité et son pouvoir
souverain de donner sens au monde.


Le temple - Le Houmfor


En général, rien ne
distingue, à première vue, le sanctuaire de la maison principale du chef
de famille. Le seul trait qui caractérise extérieurement le temple est son
Péristyle, sorte de hangar largement ouvert où ont lieu toutes les
cérémonies publiques. Le sol du Péristyle est en terre battue. Le contact
des pieds nus avec la terre est indispensable à la communion avec les
esprits. Les danseurs et les fidèles en transe ne peuvent fouler le sol
que déchaussés. La terre reçoit les libations, elle absorbe le sang des
sacrifices, les reliefs des repas rituels y sont enfouis.

Le Péristyle est encore
sacralisé par la présence du Poteau Mitan, pilier central qui soutient le
toit et qui sert d'axe de communication entre les hommes et les esprits.
C'est le pivot des danses rituelles. Tout se fait à partir de lui, autour
de lui, il est le chemin des esprits.
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piporiko
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MessageSujet: Re: Les dieux en exil   Les dieux en exil EmptyLun 11 Mai 2009 - 13:02

Attenant au péristyle se
trouve la Chambre des Mystères , le Saint des Saints du sanctuaire
qui a gardé son nom africain de Bagui ou Sobagui. Dans le Bagui s'élèvent
un ou plusieurs autels en maçonnerie ou PE (du yorouba péji). Sur ces
autels s'entassent les Pots Tete des initiés, les pierres symboliques des
dieux (certaines d'entre elles ont été apportées d'Afrique, d'autres sont
des haches pétaloïdes trouvées dans les grottes des amérindiens), le
hochet du prêtre, l'Asson, signe de sa puissance et qui lui sert à appeler
les esprits ou à calmer les transes indésirables. Les Govis, cruches
sacrées destinées à accueillir les Loas ; fiché en terre, le sabre
d'Ogoun ; les asseins, réceptacles d'esprits en fer martelé dont se
sont directement inspiré les artistes forgerons. Le Bagui est aussi un
vestiaire où les possédés viennent chercher les habits et les objets qui
leur seront nécessaires pour représenter la divinité qui les habite. Ces
accessoires du théâtre sacré pendent au mur, de même que les colliers des
initiés.


Les prêtres :
Houngan et Mambo


En Haïti comme au Brésil
et à Cuba, la fonction de prêtre peut être remplie indifféremment par un
homme ou par une femme. Au Dahomey, si la majorité des initiés sont des
femmes, les hauts dignitaires, les prêtres surtout, sont des hommes. La
puissance des prêtresses haïtiennes est même supérieure à celle de leurs
collègues masculins. Cf Informateur : « l'initiation à la
prêtrise confère 21 « points » aux houngans et 27 aux
Mambos ».


Le nom du prêtre,
houngan, est d'origine fon. On le retrouve au Dahomey dans le même
contexte. On ignore d'où vient le mot Mambo qui doit être une création
créole puisqu'en Afrique, les femmes n'atteignaient jamais ce grade.
La transmission de la prêtrise obéit à une forme libre d'hérédité.
En effet, le houngan choisit dans sa parenté qui lui succédera, fils ou
fille, jeune frère ou sœur, neveu ou cousin même éloigné.


Du point de vue de
l'organisation hiérarchique, on ne peut pas parler de religion centrale en
Haïti. Chaque prêtre est souverain dans son houmfor et n'a pas de contact
obligatoire avec ses pairs. Sans doute le prestige d'un houngan peut-il
s'étendre aux sanctuaires desservis par ses disciples (en général, des
houngans plus jeunes qu'il aura initiés), mais il n'y a pas subordination
d'un houngan à l'autre. La profession a ses grades qui correspondent aux
degrés d'initiation, mais le prêtre n'a autorité que sur ceux qui se sont
volontairement engagés à servir les Loas de son sanctuaire. Au lourd
appareil dahoméen, s'est substitué une structure religieuse mobile,
légère, adaptée à sa condition de religion traquée.


Dans les houmfors qui
respectent la tradition, il existe trois sanctuaires : le plus
important sera consacré aux Loas Rada, les deux autres de moindre
importance, aux Loas Pétro et Congo.

Une des fonctions
cardinales du prêtre vodou est la divination. Toutes les consultations
commencent par une séance divinatoire. Un bon houngan « a les
yeux », c'est à dire le don de voyance. Les techniques divinatoires
sont variées (cartes, rélé loa nan govi, transe pure). Le houngan cumule
des fonctions qui, en Afrique, sont dévolues à des spécialistes différents
(grands dieux, ancêtres, divination). Le sanctuaire unique est le haut
lieu de toutes les valeurs. Il est la société en raccourci : on y
naît à la vie des dieux, on y meurt, on y prie, on s'y soigne l'âme et le
corps. C'est aussi le lieu par excellence de la fête où la société se
joue, ordre et désordre, dans le respect ou dans la transgression rituelle
de ses lois.
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MessageSujet: Re: Les dieux en exil   Les dieux en exil EmptyLun 11 Mai 2009 - 13:02

es Initiés : les
Hounsi


Le suffixe
« si » en langue fon signifie « épouse ». Quel que
soit son sexe, l'initié est donc « l'épouse » du dieu. Le
vocable hounsi désigne les initiés qui demeurent attachés au temple. En
général, cette fonction renvoie plutôt à une image féminine, proche de la
vestale.


Les tâches confiées aux
hounsi à l'intérieur du sanctuaire sont des tâches domestiques : la
cuisine rituelle ; le soin des houngno, les candidats à
l'initiation ; la bonne tenue et la fourniture du sanctuaire ;
la préparation matérielle des cérémonies.


Elles sont aussi le chœur
du temple, son corps principal de danseuses, celles qui ont appris
convenablement les pas rituels consacrés à chaque loa. C'est ainsi qu'à
côté des femmes, la plupart des hommes qui font partie du corps des hounsi
sont des homosexuels ou des hommes efféminés qui peuvent, dans le cadre
des cérémonies, jouer à fond un personnage féminin. Comme leurs consœurs,
ils sont vêtus de blanc et portent le long sautoir multicolore
d'initiation.


Les autres initiés, qui
ne font pas partie du corps des hounsi, participent aux cérémonies, sont
aussi des chevaux des dieux (tombent en transe), ont leur pot tête déposé
sur le Pé, se destinent parfois même à la prêtrise, dansent et chantent
avec les autres, mais ils ont, vis à vis du sanctuaire, une autonomie plus
grande.


En dehors des hounsis, il
y a aussi dans tous les sanctuaires de quelque importance, un noyau
d'habitués qui sont le cœur du temple : ce sont les « pitit
kay », les enfants de la maison, qui ont subi le rite du « laver
tête », au cours duquel leur tête est « assouplie » pour
permettre au Loa d'y pénétrer plus aisément, et les « pitit
fey », enfants des feuilles, qui ont subi un traitement dans le
houmfor. Ceux ci, des deux sexes, participent de manière privilégiée aux
cérémonies, sont reçus avec affection et doivent leurs concours en cas de
nécessité.


Les panthéons


Il y a trois panthéons
dans le vaudou haïtien. Le chiffre trois domine l'ésotérisme religieux en
Afrique Occidentale. Les vodouisants haïtiens, par fidélité à leurs
traditions africaines et malgré toutes les difficultés que pouvait
représenter une telle opération, choisirent d'imposer une structure
ternaire au foisonnement des dieux et esprits apportés par les différentes
ethnies.


Au Dahomey, trois
panthéons se partagent l'univers sensible : le Ciel, le Tonnerre, la
Mer. En Haïti, si la structure ternaire se maintient, elle change
radicalement de portée et de signification. L'idée abstraite des trois
panthéons a survécu, mais dans une perspective originale. Deux idées force
nous semblent avoir présidé à cette transformation :


Un mécanisme sociologique


Des panthéons ethniques
vont naître. Chacun des groupes culturels de la colonie s'attribue la
paternité nominale d'un panthéon :


Le panthéon RADA, le plus
prestigieux au sein duquel se retrouvent les dieux d'origine dahoméenne et
yorouda (Arada). C'est le rite central. Les rituels majeurs sont Rada. Il
s'agit en quelque sorte de l'aspect « officiel » du vodou.


L'initiation Canzo qui
fait de l'individu un adepte vodou ; le Dessounin, rite
funéraire ; le Wété mô nan dlo, rituel de divination des initiés,
sont de rite Rada. Et même si ces cérémonies sont faites pour un
serviteur d'un esprit appartenant à un autre panthéon, c'est le rite Rada
qui est obligatoirement observé.


Le panthéon CONGO groupe
les esprits importés d'Afrique Centrale.


Le panthéon PETRO,
élaboré plus tardivement par la population créole (née dans la colonie),
présente un caractère particulier que nous aurons l'occasion d'envisager
bientôt.


Chacun de ces panthéons
présente des particularité s rituelles propres . Personne ne peut
confondre une cérémonie Rada avec une cérémonie Pétro par exemple
(exclamations rituelles abobo, bilolo ; Batterie Rada ou Pétro ;
Décharges de poudre Pétro ; Cuisine rituelle : cru, cuit ou
grillé ; boissons alcoolisées ou douces).


Le vodou haïtien reste
cependant profondément dahoméen : les autres ethnies ont paré leurs
dieux de masque Rada. Même quand ceux-ci ont gardé leurs noms d'origine et
leurs spécialités professionnelle (si on peut s'exprimer ainsi !), il
s'agit toujours de divinités qui possèdent leurs fidèles au cours d'une
transe ; que l'on peut invoquer dans des vases sacrés ; qui
transmettent leurs pouvoirs aux feuilles ; qui président à un culte
initiatique ; toutes les caractéristiques appartenant en propre aux
cultures d'Afrique Occidentale.


L'impact d'une ethnie


Pour l'haïtien, le vodou,
sa religion, a une vocation totalisante. Il n'est pas de concepts
univoques pour le vaudouisant. Tout est dans la nature et est bon à
penser. Le « Bien », le « Mal », me disait mon
informatrice, la Mambo Chavannes, sont des choses artificielles inventées
par les prêtres catholiques. Nous avons en nous, il bouge autour de nous,
des forces qui vont en sens divers. Si elles existent, c'est que les dieux
en sont la source. Il faut savoir les utiliser, les rendre bonnes pour les
hommes-vivants. Le vodou permet de conceptualiser ces forces, de
dialoguer avec elles. Les trois panthéons les rendent présentes, les
incarnent.


Ainsi, le Rada exaltera
le côté lumineux de l'homme et de la vie , les sentiments bénéfiques,
l'action bienfaisante du spirituel ; le Pétro prendra en charge le
côté obscur de l'homme et de la vie , les sentiments dans ce qu'ils
peuvent avoir d'agressif , l'action ambiguë du spirituel ; Le
Congo exprime par son rituel éclatant, la fête , l'aspect explosif de
la vie , le pouvoir dans son aspect régalien.


Les
« Mystères » vodous occupent ainsi la totalité de l'espace vital
imparti à l'homme, rendant ainsi possible sa préhension sur la vie dans
toutes ses manifestations. Les notions de maléfique et de bénéfique,
dans cette perspective, ne sont donc pas envisagées en tant que catégories
ontologiques, mais sont comprises dans la mouvance même de l'action
humaine. Ainsi, c'est moi, sujet agissant, qui fais de ma violence, une
force positive ou négative selon la finalité que je lui impose.
Tirer un maximum de profit de la vertigineuse pluralité du monde
donné, implique une mise en ordre, une lutte permanente contre l'anarchie
et le désordre. Les panthéons, par la division ternaire qu'ils imposent au
monde surnaturel, fournissent un modèle à cette structuration difficile.

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MessageSujet: Re: Les dieux en exil   Les dieux en exil EmptyLun 11 Mai 2009 - 13:03

A partir de ces données,
nous pouvons approcher la notion de « Loa ».


Les
loas


Comment sont pensées ces
divinités qui possèdent les fidèles au cours des cérémonies ? Nous
nous trouvons ici en présence d'un curieux mélange de l'abstraction la
plus poussée, et du concret le plus proche du quotidien. Le monde
surnaturel des haïtiens pourrait, dans un premier temps, être conçu comme
un monde de concepts purs, de catégories quasi platoniciennes : La
Violence incarnée par Ogoun ; L'Amour par Erzulie, La
Connaissance par Loko, La Puissance par Ayizan.


Ces noms de dieux
renvoient immédiatement à des concepts très généraux.


Dans un deuxième temps,
ces abstractions de divinités se concrétisent ;
s'anthropomorphisen t , s'incarnent dans des familles (fâmi) dont les
membres, par leurs caractéristiques propres, épuisent le concept ,
l'envisagent sous tous ses modes.


La famille des Ogoun
compte : Un Ogoun ferraille, Loa de la guerre et de la forge ;
Un Ogoun Badagris buveur et agressif ; Un Ogoun Batala, roi
guerrier ; Un Ogoun Balindjo, joyeux, bruyant, amateur de femmes, en
pleine possession de sa maturité et de sa force ; Un Ogoun Shango à
la jeunesse triomphante, à la voix de tonnerre ; Un Ogoun gé rouge
(aux yeux rouges), vieillard pernicieux et sombre, ...


Les différents avatars
d'Erzulie épuisent tous les aspects de la féminité :


Erzulie Fréda Dahomey, la
femme voluptueuse, l'amoureuse pleine de douceur ; Erzulie Dantor, la
mère, celle qui aide les femmes à résoudre tous les problèmes de la vie
matérielle ; Maîtresse Erzulie, l'amoureuse coquette, qui trompe ses
amants et les fait souffrir ; Grânn Erzulie, la grand mère, la
vieillesse de la femme ; Erzulie gé rouge, l'amoureuse jalouse et
mauvaise ; Erzulie Mapyang, malfaisante ; Erzulie Kaoulo, la
colère de la femme, la déesse puissante que les femmes invoquent pour se
venger quand on les a bafouées ; ...


Les Loas deviennent ainsi
des personnages familiers, proches des humains, facilement identifiables,
avec qui on entretient des rapports détendus et que l'on n'aura aucun mal
à « interpréter » théâtralement lors des possessions. Cependant,
dit Mme Chavannes, selon le fond de ton cœur, ton Loa sera
« civilisé » ou « sauvage » !


La multiplication d'une
catégorie divine se fait aussi bien à l'intérieur d'un même panthéon qu'à
travers les trois panthéons : tous les aspects bénéfiques ou
rayonnants d'Ogoun ou d'Erzulie seront Rada ; leurs aspects trop
violents ou maléfiques seront pris en charge par le Pétro. Ainsi, à
travers les dieux et leur théâtre, toutes les passions humaines
s'expriment librement, glorieusement, sans la moindre culpabilité.


Le clergé et
l'organisation matérielle du culte


Au Dahomey, la religion
était, sous la royauté, une institution forte, centralisée, qui reflétait
le caractère foncièrement hiérarchisé des rapports sociaux existant entre
groupes et individus : des couvents puissants, nantis d'une
hiérarchie sacerdotale rigide, coiffés par l `autorité du grand
prêtre de Ouidah, lui même soumis au roi, étaient établis dans tout le
pays. Les prêtres et les théologiens formaient une caste riche, disposant
des loisirs nécessaires à l'élaboration d'un appareil mythologique d'une
grande finesse.


Transportée à Saint
Domingue, confrontée à une nouvelle réalité sociale, cette religion
élaborée par une société féodale a survécu et s'est reconstituée dans un
milieu paysan. Cette « ruralité» du vodou haïtien et l'absence
de toute structure cléricale, ont profondément transformé le fond et la
forme de l'idéologie religieuse.


D'abord, la religion
haïtienne est résolument égalitaire. Les rapports sociaux s'y expriment de
manière détendue et parfois même inversée (« respectez les plus
petits d'entre nous. Ce mendiant en guenilles est peut être le
« cheval » d'un dieu puissant, ou bien possède-t-il des pouvoirs
mystiques que vous ne soupçonnez pas » !).


En second lieu, le rituel
lui-même s'il obéit à des normes de base strictes, présente, d'une région
à l'autre, des variations plus ou moins importantes. Bien souvent, les
prêtres ont dû improviser, inventer même pour remplir les blancs laissés
dans la tradition.


Enfin, le clergé vodou se
caractérise par une connaissance précise et minutieuse du gestuel
religieux, des attributs, goûts et traits de caractère des dieux, du
symbolisme et des vertus des feuilles et des plantes, mais aussi par une
connaissance incroyablement pauvre, pour ne pas dire nulle de la
mythologie.


Bastide, en constatant le
même phénomène d'appauvrissement de la mémoire mythologique au Brésil,
remarque judicieusement que le concept bergsonnien des deux mémoires
(mémoire motrice inscrite dans le corps et mémoire des images pures
réagissant de manière différentielle à la durée), permet de comprendre
pourquoi, dans ces sociétés issues de la traite et vécues dans
l'exil, à une grande richesse rituelle s'oppose une grande pauvreté du
mythe.


Si donc la société
esclavagiste a tué le mythe, elle n'a pu empêcher le corps de se souvenir
du rite. Nous pouvons dire du vodou haïtien qu'il est une religion
« dansée » au sens le plus large, car tout ce qui s'est
conservé, l'a été par le corps. Le rite lui-même est souvent vidé de son
contenu : figé dans la répétition rigoureuse, il a été transmis à
travers les générations, à l'état de geste pur.


Ainsi, la langue rituelle
du vodou, (ces longues formules en « langage » que personne,
sauf de rares grands initiés, ne comprend plus), se dégrade d'être vidée
de son sens littéral, mais garde sa force mystique et la marque de son
origine africaine. Certaines de ces invocations, certains de ces chants ou
de ces prières en « langage » peuvent être traduits en Afrique,
comme en France des érudits traduiraient de l'ancien français. Dans les
sanctuaires haïtiens, la magie de leur pouvoir vient de leur opacité même.


En conséquence, on
pourrait dire du vodou qu'il est une religion à la fois dansée et
rêvée : par un rituel obsessionnel et désespéré, le peuple haïtien,
pour le salut de son âme, tente d`y conserver une Afrique qui se perd de
plus en plus dans le brumes de la mémoire, une Afrique Mythique qui surgit
ou se dissimule au cœur d'un théâtre d'ombres, protégeant à trav
ers les
âges ses enfants qui lui ont été arrachés par l'esclavage.

©️ Lilas Desquiron, 17
mars 1994
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